/sports/hockey
Navigation

Un Ukrainien et un enfant du désert: l'ascension délirante d'Auston Matthews

Un Ukrainien et un enfant du désert: l'ascension délirante d'Auston Matthews
Martin Chevalier / JdeM

Coup d'oeil sur cet article

C'est l'histoire d'un mathématicien ukrainien qui fuit l'URSS pour révolutionner le hockey au Mexique. D'un enfant comme les autres qui patine dans le désert. Et de la montée en puissance de la prochaine supervedette dans les circonstances les plus insoupçonnées. C'est le récit d'Auston Matthews, reconnu ici comme le bourreau du Canadien de Montréal. 

• À lire aussi: Un joueur des Leafs en pénitence malgré la victoire

• À lire aussi: Alex Galchenyuk veut relancer sa carrière

Encore une fois, samedi soir, Auston Matthews torturait Carey Price et le Tricolore. Il a pris la vilaine habitude de le faire depuis le début de sa carrière.

Le fabuleux, fringant franc-tireur repousse les limites cette saison. Il est question de la possibilité d’une saison de 50 buts lors d’une campagne écourtée... Les jours passent, et Alexander Ovechkin, aussi increvable soit-il, semble lui avoir passé le flambeau.

Si Matthews fait très mal aux Québécois entichés de leur Sainte-Flanelle, l’histoire de son ascension est plutôt méconnue dans la Belle Province. Le TVASports.ca s'y est intéressé.

Ironiquement, Matthews ne serait sans doute pas Matthews s’il n’avait pas grandi dans le désert de l’Arizona. Et Matthews ne serait sans doute pas Matthews si un personnage ukrainien des plus fascinants ne lui avait pas transmis son étrange science du hockey.

Ce personnage, c’est Boris Dorozhenko. Un gars tout sauf... comme les autres. Dorozhenko est tombé sur Matthews lorsque celui-ci avait à peine 7 ans, et ce, par un véritable coup du destin.

Le natif de Kiev a quitté son Ukraine natale pour rejoindre le Mexique à l’époque de l’éclatement du régime soviétique. Là-bas, il a bâti le programme de hockey pratiquement de A à Z.

«Durant l’un de nos voyages internationaux, on a affronté une équipe de l’Arizona et on s’est très bien tirés d’affaire, explique Dorozhenko. J’ai eu une requête pour mener une séance en Arizona. Lors d’un de mes courts camps, j’ai rencontré Matthews alors qu’il avait 6 ou 7 ans.»

Les parents de Matthews aiment tellement l’approche de Dorozhenko qu’ils lui demandent de revenir l’été suivant. Le camp fait du bruit, si bien que les fils de Claude Lemieux et Jeremy Roenick le rejoignent également. Les drôles de techniques d’entraînement de l’homme de hockey suscite une grande fascination, mais parfois, une certaine incrédulité.

La famille Matthews finit par supplier Dorozhenko de déménager en Arizona pour se consacrer pleinement au développement du jeune garçon.

«C’était difficile à envisager pour moi, je faisais partie d’une grosse organisation au Mexique. On a bâti quelque chose de gros, on a commencé avec 30 garçons qui jouent au hockey pour enfin en avoir plus de 1000.»

Après une visite en Arizona, Dorozhenko reçoit un ultimatum de Brian Matthews, le père d'Auston : un mois pour décider s’il accepte la proposition.

«Il me rappelle deux semaines plus tard et me demande où je suis. Je suis au Mexique! "Pourquoi tu n’es pas ici?", me lance-t-il. "Eh bien, tu m’as donné un mois!" Il persiste : "Pourquoi tu ne viens pas, les garçons ici ont vraiment besoin de toi!"»

Dorozhenko prend alors une décision qui transformera à jamais sa vie et celle de son protégé. Il quitte un poste des plus enviables au sommet de la pyramide du hockey mexicain. Tout ça pour aller développer un gamin. Imaginez.

Pendant un certain temps, il vit même chez les Matthews et il amène le jeune dans tous les arénas, parfois à 5 h du matin pour s’entraîner.

«La Ligue nationale [LNH], c’était notre but à nous deux [Matthews et moi]. C’était la seule et unique raison de mon déménagement. Ce n’était pas pour le plaisir. Il était déterminé à devenir un joueur professionnel. C’était en-dedans de lui.»

Pourtant, à première vue, Matthews n’était qu’un jeune hockeyeur comme les autres.

«C’est vraiment difficile de cerner des qualités physiques particulières chez un garçon de 7 ans, avoue Dorozhenko. À cet âge, tout le monde est semblable. Mais il avait ce grand désir d’être meilleur. Il était un garçon très intelligent qui visionnait beaucoup de vidéos et aimait décortiquer le jeu.»

Ce qui distinguait surtout le jeune Matthews des autres, c’était, bien sûr, son envie de se surpasser, mais aussi sa coordination oculo-manuelle.

«Ç’a toujours été une de ses forces, car il jouait au baseball à un jeune âge, révèle Dorozhenko. Il n’était pas gros, c’était un jeune bien normal avec un gros désir et une bonne coordination.»

Un Ukrainien et un enfant du désert: l'ascension délirante d'Auston Matthews
Photo Martin Chevalier

Retranché

Différents chemins mènent à Rome. Un garçon tout droit sorti de l’Arizona n’a pas forcément la cote auprès des instances nationales du programme de hockey américain. Il y a du travail à faire avant de changer les perceptions...

Lors d’un camp organisé dans l’Utah par USA Hockey, Matthews vit l’une de ses premières grandes déceptions. Il est retranché. On choisit plutôt des joueurs du niveau AAA du Colorado. Son cœur est en mille morceaux.

«Il était déterminé à montrer aux gens à quel point il est bon. Je n’y étais pas, mais son grand-père l’a suivi. Auston m’a lâché un appel. Il se sentait victime d’une énorme injustice : "Oncle Boris, que s’est-il passé? J’ai travaillé si fort. J’ai été si bon et ils prennent les gars du Colorado..."»

«Je m’en souviens très bien. Je lui ai dit : "Écoute, continue de travailler fort et un jour, ces mêmes gens te demanderont ton autographe."»

Une leçon de vie. Et une prédiction qui a bien vieilli.

Construire Auston Matthews

Observez bien Auston Matthews lorsqu’il s’empare du disque. Sa façon de manier la rondelle. Son jeu de pieds. Sa posture. Tout est en parfaite coordination. Le poids est parfaitement réparti. Aucun mouvement n’est superflu. C’est l’alchimie parfaite.

Si des savants fous avaient tenté de créer un joueur de hockey, c’est grossièrement une réplique d’Auston Matthews qui sortirait de leur laboratoire.

C’est le résultat de la méthode Dorozhenko. À l’époque, ses exercices sortaient complètement du moule traditionnel, mais il constate qu’ils sont de plus en plus reproduits à travers le monde.

Dorozhenko refuse de se décrire comme un spécialiste du coup de patin. N’empêche, selon sa philosophie, tout part du coup de patin. L’équilibre, le transfert de poids d’une jambe à l’autre, la répartition du poids, la stabilité des muscles abdominaux : voici les assises du jeu d’un joueur de hockey.

Ne vous demandez plus d’où vient la prodigieuse fluidité du numéro 34.

«De mon point de vue, je vois encore les bases de mon enseignement dans son jeu : la distribution du poids, l’équilibre, le transfert d’une jambe à l’autre, énumère Dorozhenko. Je le vois sur la patinoire avec sa moustache, mais pour moi, c’est encore le garçon que je voyais jouer!»

«Quand je l’ai vu marquer quatre buts à son premier match dans la LNH, j’ai vu le même petit garçon auquel j’enseignais qui marquait des buts si semblables. Il les marquait avec moins d’intensité, mais c’était le même garçon.»

Lorsque Matthews a rejoint le programme de développement américain, Dorozhenko s’est mis en retrait. Naturellement, il devait laisser de nouveaux entraîneurs s’occuper de son protégé, qu’il considère encore aujourd’hui comme son fils. Ceux-ci ont alors ajouté des couches supplémentaires aux assises du jeu de Matthews.

«Il est juste beaucoup plus efficace aujourd’hui dans tous les petits trucs, tous les mouvements. Il porte attention à chaque détail. Je lui ai appris cette minutie à un jeune âge. J’ai tenté d’inculquer en lui ce sens cartésien de l’analyse», souligne Dorozhenko, qui est titulaire d'un diplôme universitaire en mathématiques.

Aujourd’hui. Dorozhenko est persuadé qu’il est muni d’une sorte de sixième sens pour repérer les joueurs spéciaux. Le temps passé auprès du jeune Matthews l’a marqué à jamais.

«Maintenant, quand j’observe des hockeyeurs à un très jeune âge, je peux prédire beaucoup de choses. C’est difficile à expliquer. Je peux vraiment le reconnaître. C'est en grande partie grâce à Auston. Il m’a donné cette expérience et il m’a appris à repérer ces joueurs.»

Un Ukrainien et un enfant du désert: l'ascension délirante d'Auston Matthews
Photo Martin Chevalier

Une place au Temple?

Même s’il n’a jusqu’ici rien gagné sur le plan collectif avec les Maple Leafs de Toronto, Matthews amène chaque année son jeu à un niveau supérieur.

À l'instar de Sidney Crosby, il revient chaque saison avec une nouvelle particularité ajoutée à son arsenal. C’est ce qui distingue les joueurs appartenant à l’élite des autres.

«Il va s’améliorer chaque année. Il nous surprendra toujours avec quelque chose de nouveau. Il a un esprit très créatif. Très créatif. Absolument créatif, insiste Dorozhenko. C’est de l’art!»

La grande question est la suivante : peut-il s’emparer de la couronne de Connor McDavid, considéré par plusieurs comme le meilleur joueur du circuit?

«C’est dur à dire. Éventuellement, je vois certainement Auston parmi les légendes. Il fera partie du Temple de la renommée, je n'en ai aucun doute», prédit l’Ukrainien.

Quoiqu’il arrive et la popularité croissante de Matthews, l’enseignant et son élève continueront de garder contact. Les liens de Dorozhenko entre le joueur et sa famille sont simplement trop étroits.

«Il joue le rôle de mentor auprès de mon enfant de 14 ans aujourd’hui. Il a la chance inouïe de patiner avec Matthews. Auston fait partie de ma famille. Je le surnomme encore affectueusement "papi" de temps à autre.»

Un Ukrainien qui a fui vers le Mexique. Un môme de l’Arizona. S’il y a un récit qui fait la promotion de la mondialisation du hockey, c’est celui-là.