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Au Québec, l’âge est un obstacle

Denise Bombardier
Photo Télé-Québec Notre chroniqueuse était l’invitée de Marie-Louise Arsenault à l’émission Dans les médias la semaine dernière.

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 N’eût été les centaines de réactions de téléspectateurs choqués après mon passage à l’émission de Marie-Louise Arsenault, Dans les médias, à Télé-Québec, cette chronique n’existerait pas.

« Vous avez eu quatre-vingts ans il y a quelques semaines », m’a lancé l’animatrice, qui n’affiche son âge sur aucun site. « Comment fait-on pour être pertinente à 80 ans ? » Devant ma surprise, elle s’est exclamée : « Mais c’est une vraie question ». 

Or les téléspectateurs plus âgés, qui ne s’interdisent pas de regarder son émission à cause de l’âge de madame Arsenault, ont été à l’évidence frappés par la brutalité de sa question.

À vrai dire, il faut se demander ce qu’il serait advenu si un animateur, lui, avait posé une pareille question à une invitée. Mais c’est bien connu, les femmes sont vertueuses, donc gentilles entre elles. 

  • Écoutez la chronique de Denise Bombardier au micro de Richard Martineau sur QUB radio:

Expérience

La jeune animatrice, elle-même quinquagénaire, s’interrogeait à voix haute sur ma capacité comme octogénaire à saisir l’évolution de la société et les façons de penser des jeunes générations, comme si la formation académique, l’expérience et la lucidité n’étaient réservées qu’aux jeunes.

Or je lui ai expliqué qu’à 20 ans, je n’étais pas à la mode. Je lisais les auteurs classiques et, plutôt que de fumer du pot (grand bien à ceux qui en usent encore), je prenais part à des débats politiques, et je sévissais dans les journaux étudiants pour défendre le droit à l’éducation. Je combattais aussi la vieille censure des cours de religion qui avaient imposé une morale bornée.

Le choc des générations s’est accentué au cours des décennies. Comment expliquer cette autre question de l’animatrice : « En écrivant sur la période actuelle, est-ce que vous vous demandez à quel âge on arrête d’être pertinent ? » Je lui ai répondu que je resterai impertinente jusqu’à mon cercueil.

Ce lien entre l’âge et la pertinence est fréquent au Québec où le respect des vieux est surtout affaire de marketing officiel plutôt que de conviction profonde. Car l’éducation des jeunes n’inclut pas une forme de déférence envers les personnes âgées. Si les jeunes se croient égaux aux vieux, c’est qu’ils ont été privés d’une certaine transmission culturelle intergénérationnelle dans leur enfance.

Découvrez À haute voix, une série balado sur les enjeux de la société québécoise contemporaine, par Denise Bombardier.

Distance

Au Québec, disons-le, les vieux le deviennent d’abord dans le regard que jette sur eux la société. Les grands-parents sont trop souvent mis à l’écart ou à distance, à tout le moins. Comme si leur histoire et leur mémoire n’étaient pas une source de connaissances pour leurs progénitures.

L’âge et la maladie les condamnent à être isolés. Le traitement subi par les aînés, qui en a mené plusieurs dans les mouroirs sans nom, ces CHSLD maudits, est une honte nationale sans équivalent dans les pays dits civilisés. Et ce n’est pas sans lien avec l’interrogatoire que j’ai subi sur le bien-fondé de ma présence intellectuelle dans les médias. 

Chaque jour, on offense les vieux. Avec des mots, des attitudes et des agacements. Mais étant à l’écart de la culture woke, ils ne peuvent publiquement accuser les institutions de leur faire subir des microagressions, de les blesser et de leur faire sentir leur inutilité. 

Le mépris et l’obscénité n’ont pas de limites. C’est pourquoi tant de personnes âgées jettent l’éponge et entrent dans le silence et la solitude. C’est en leur nom que je témoigne ici.