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L’âme et le cœur déchirés

Maple Leafs vs Canadiens
Photo d'archives, Martin Chevalier Confiance, foi, fierté, amitié et esprit de groupe vont manquer à Claude Julien jusqu’au fond de l’âme et du cœur.

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Un coach congédié, c’est toujours une âme et un cœur déchirés. En 50 ans de carrière, je n’ai vécu qu’une seule exception. 

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C’est toujours une blessure profonde à l’ego, un sentiment de trahison, un sevrage violent d’adrénaline. Et même si les coachs ne veulent pas l’admettre, c’est toujours un sentiment de dépression qui les gagne. La blessure est toujours douloureuse. 

Mon tout premier fut Bernard Geoffrion. Dans l’avion qui ramenait l’équipe à Montréal après une défaite à Long Island contre les puissants Islanders, j’avais vu Geoffrion assis tout seul dans un Convair 51, alignant des rangées de chiffres. Il composait des trios. Le 10, le 6 et le 22. Rature et le 10, le 28 et le 23. Rature et le 10 avec le 21 et le 23...

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Démuni, désemparé devant la tâche colossale de succéder à Scotty Bowman, Geoffrion se réfugiait dans sa Bible et lisait quelques versets pour garder le moral.  

Il avait été congédié en début de soirée. À l’époque, ça se faisait, je m’étais rendu chez lui à Westmount. Il veillait dans la salle à manger avec sa femme Marleen et son fils Danny, qui jouait pour lui avec le Canadien. 

Il était assommé mais trouvait dans sa Bible les paroles dont il avait besoin pour ne pas pleurer. Et surtout, il était soulagé de ne plus avoir à diriger son propre fils.

JEAN PERRON, PAT BURNS ET LES AUTRES

J’ai vu partir Bob Berry. Pleurant dans ses bières. Puis Jean Perron, qui avait été quelques mois sans me parler pendant les dernières saisons. Vous vous rappelez quand Jean Gagnon et Danielle Rainville s’étaient rendus dans un tout-inclus en Guadeloupe pour lui apprendre qu’il serait congédié à son retour...

Le soir de son congédiement officiel, à son retour à Montréal où il croyait recevoir une prolongation de contrat, il avait pris un seul appel. Le mien. Plus tard, il m’a expliqué pourquoi. Ce n’était pas parce qu’il m’aimait bien.

« Je voulais être certain de les faire chier en te parlant », m’avait-il dit.

Il avait ajouté à quel point il se sentait trahi. Et même 30 ans plus tard, quand on a soupé chez lui à Chandler en Gaspésie l’été dernier, il lui suffisait de raconter des bribes de l’histoire pour que la brûlure revienne.

Pat Burns est celui qui a fait le moins de chichi. Il était dans le bureau de Serge Savard quand ce dernier, avec l’aide de Don Meehan, a déniché un poste à Toronto pour Burns. Ça ferait quand même plaisir à Ronald Corey de voir partir le gros Pat. 

Il a pris le téléphone et m’a appelé pour m’annoncer la nouvelle.

« Merci Redge, on s’est pognés une couple de fois, mais je t’en veux pas », m’avait-il dit.

C’est le seul coach du Canadien que j’ai vu prendre aussi bien un congédiement. Mais Pat Burns était bâti dans un acier différent des autres.

MARIO TREMBLAY, CARBO ET LES AUTRES

J’ai appris la veille que Mario Tremblay serait congédié le lendemain. On était au New Jersey après l’élimination du Canadien. Dans les sous-sols de l’édifice, j’avais demandé à Ronald Corey si Réjean Houle allait revenir la saison suivante.

« Bien sûr », avait répondu Corey.

Et Mario Tremblay ?

« Va falloir que tu le demandes à Réjean Houle », m’avait-il répondu.

Mais Réjean Houle n’avait pas confirmé le retour du coach. Il avait inventé une patente ambiguë parlant de réfléchir encore un peu et d’en discuter avec monsieur Corey...

Ben oui chose, ça voulait dire que c’était fini.

C’est arrivé le lendemain dans un lacrimodrame rempli de rage et de douleur. 

Il faut comprendre ce que ça peut être de perdre le job le plus visible du Québec. D’être congédié par un ami comme Réjean Houle. Et d’être éjecté d’une organisation qu’on a dans la peau. Même si on parle de démission pour sauver fierté et face. La douleur est atroce. 

Quand Guy Carbonneau s’est fait congédier honteusement par Bob Gainey, j’étais chez ses associés des Saguenéens de Chicoutimi en Floride. Avec Michel Boivin, Gaby Asselin et Pierre Cardinal. J’avais appelé Carbo. Assommé, il m’avait raconté off the record la visite de Bob Gainey à la maison. Il était dévasté. Plus tard, j’ai raconté la scène mot pour mot dans Lance et compte quand Marc Gagnon se rendait congédier son ami et beau-frère Pierre Lambert. Carbo aurait pu écrire la séquence.

LA DOULEUR ET LA DÉPRIME

J’ai vu partir Alain Vigneault, Michel Therrien, Claude Julien une première fois. Au fil des conversations, j’ai su comment ils avaient eu mal. J’ai connu la rage de leur conjointe devant l’injustice.

Sans doute que Michel Boivin avait reçu des confidences de Carbo ou de Richard Martel, des Saguenéens. Mais il m’avait raconté un soir que même au niveau junior, ça prend presque un an à un coach pour absorber la déprime d’un congédiement.

C’est toute la structure intérieure d’un homme qui est ébranlée. La confiance, la foi, la fierté, l’amitié, l’esprit de groupe. 

Je n’ai pas parlé à Claude Julien hier. Il est en état de choc, je le sais. 

Mais son cas est particulier. Il a subi un malaise cardiaque l’été dernier. Il semble en bonne santé. C’est déjà une victoire.

Et puis quand il aura touché son dernier 5 millions US l’an prochain, qui s’ajouteront aux millions gagnés à Boston, il sera assis sur une vingtaine de millions canadiens... impôts payés. 

Assez pour attendre la prochaine offre. Si ça lui tente.

En attendant, confiance, foi, fierté, amitié et esprit de groupe vont lui manquer jusqu’au fond de l’âme et du cœur. 

Parce que dans le fond de lui, ça crie que quelqu’un lui a planté un poignard...