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On crée une armée de décrocheurs

Bloc école
Photos d'archives, Daphnée Dion-Viens

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Cher premier ministre,

Je suis enseignant et je vous écris, car la situation scolaire au Québec m’inquiète. Depuis près d’un an, l’école québécoise en arrache, et les chiffres le prouvent : il y a un retard évident en secondaire 3, 4 et 5 dans à peu près toutes les matières, maths et français d’abord.

Et sans surprise, les élèves du primaire et du premier cycle du secondaire s’en sortent beaucoup mieux. Si je dis sans surprise, c’est que ceux-ci profitent d’un enseignement à temps complet. C’est là toute la différence. Tous les spécialistes le disent : l’éducation à distance ne sera jamais qu’un « pis aller », une solution de rechange, une roue de secours. Elle ne remplacera jamais l’éducation en personne. 

Ce que vous faites avec les jeunes de 15 à 17 ans, c’est créer une armée de décrocheurs. Certains diront que j’exagère. Vos conseillers ne vous l’ont-ils pas dit ? « L’école a su se réinventer ! La plupart s’en sortent bien ! » Eh bien, il est là le problème, dans ces deux mots : la plupart. Est-on vraiment en train de dire : « Bof, quelques décrocheurs de plus ou de moins, quelle différence... » ? 

Un drame humain

Pourtant le décrochage est un véritable drame humain. Et je sais de quoi je parle : j’enseigne à des raccrocheurs depuis dix ans. Ils ont 17, 19, 22 ans et sont en secondaire 3 ou 1, parfois ils sont du niveau de la cinquième année du primaire. Bien difficile de trouver sa place dans la société dans ces conditions. 

Certains vous diront que les élèves du secondaire ne sont pas les seuls touchés. Vrai. Je ne veux pas minimiser les troubles financiers de certains qui ont perdu leur travail. Mais pour eux, il est toujours possible de croire que des jours plus gais reviendront. Tous n’attendent que l’occasion de retourner dans les restos, gyms, spas et salles de spectacles. Bref, il y aura un lendemain. 

Je ne veux pas minimiser non plus la difficulté d’étudiants de cégep ou d’université. Mais je sais de première main qu’interrompre ses études à 20 ans est souvent l’occasion de faire ses expériences, de travailler, de voyager, d’apprendre à se connaître, de devenir adulte. Alors que décrocher à 16 ans sans diplôme est un échec. Point. Et être décrocheur, c’est vivre tous les jours de sa vie avec le mot échec étampé au front. Jusqu’à ce qu’ils trouvent le courage de venir dans ma classe. Et même rendu là, le chemin est long, très long avant que le mot échec ne s’efface. 

Mettez fin à l’école un jour sur deux

Vous me direz que les décisions ne sont pas faciles et que la menace des variants plane. C’est vrai. Mais pourrait-on m’expliquer pourquoi, si toutes les régions du Québec ne sont pas également touchées par la COVID, tous les élèves subissent le même traitement ? 

Dans ma MRC, la MRC des Laurentides, il y a 18 cas, dans la MRC des Pays-d’en-Haut tout juste au sud, il y en a 12. Je ne demande ni d’ouvrir les restos ni de lever le couvre-feu. Si on le faisait, le tourisme interrégional aurait tôt fait d’y ramener le virus. Je vous demande d’ouvrir les écoles. Pour ne pas avoir une armée de décrocheurs, car au rythme où vont les choses, c’est ce qui nous attend.

Si j’étais cynique, je vous remercierais de m’assurer un si bon avenir : travail assuré et augmentation de clientèle garantie ! Mais je ne suis pas cynique. C’est pourquoi je vous demande, au nom de mes futurs élèves (ou pas), de mettre fin à l’école une journée sur deux.

Bloc école
Photo Courtoisie

Jean-François Joly
Enseignant

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