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Derrière l’attaque contre Monsieur Patate

Monsieur Patate
Monsieur Patate

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La nouvelle a fait réagir bien davantage que de grandes annonces politiques: Monsieur Patate allait perdre son titre! Au nom de la société inclusive, évidemment. Et de la lutte contre les stéréotypes de genre, cela va de soi. Haro sur l’hétéropatriarcat phallocentré ! La formulation du communiqué tel que rapporté par l’AFP ne laissait pas de place à l’ambiguïté. La compagnie disant clairement vouloir «s’assurer que tout le monde se sente le bienvenu dans le monde des têtes de patates en abandonnant officiellement la marque et le logo de “Monsieur Tête de Patate”». Oui, dégage, le jouet genré qui contribue à la reproduction des stéréotypes de genre! Monsieur Patate doit tomber!

Le commun des mortels, devant cela, s’est exaspéré, au point où la compagnie a senti le besoin de rétropédaler en ajoutant une précision dans un deuxième communiqué un poil moins jargonneux: c’est plutôt la collection qui changera de nom, Monsieur Patate n’y servant plus de symbole et de référence, pour qu’advienne une famille Patate non-genrée. Mais chaque patate de la famille conservera son sexe. C’est la marque de jouet qui sera dégenrée. Fausse alarme, ont alors hurlé ceux qui n’aiment rien tant que s’imaginer dans chaque mouvement de l’humeur populaire une panique réactionnaire. Mais l’effacement symbolique était tout sauf une fausse nouvelle. Il fut simplement mené de manière plus subtile qu’à l’habitude. Appelons-ça l’étapisme diversitaire. 

Certains veulent voir dans tout cela une querelle dérisoire. Pourtant, elle n’est loufoque qu’en apparence et témoigne de la diffusion dans tous les domaines de la société de la théorie du genre, entendant abolir la référence au masculin, qui seraient des constructions sociales artificielles, enfermant de manière autoritaire les individus dans un sexe, alors qu’ils devraient pouvoir se définir librement dans les paramètres de la fluidité de l’identité de genre en s’autodéterminant symboliquement. Le masculin et le féminin ne seraient pas des données irréductibles et constitutives de la condition humaine dont la traduction sociale et symbolique évolue au fil du temps mais des catégories artificielles qu’il faudrait désormais abolir chaque fois qu’on le peut. Redisons-le : une nouvelle norme s’impose : la fluidité de genre. C’est elle qui serait fondatrice.

Par exemple, pour les partisans de cette idéologie, on ne reconnaît pas le sexe d’un enfant à la naissance mais on lui assigne de manière arbitraire et autoritaire, alors qu’il devrait apparemment décider lui-même de son identité de genre plus tard dans la vie. À terme, l’être humain devrait pouvoir se libérer de tous les cadres sociaux arbitraires, et même la biologie, apparemment, en serait un. De nouvelles théories pédagogiques se mettent en place : sous prétexte de lutter contre les sexisme, ce qui va de soi, c’est la référence au masculin et au féminin qu’il faudrait éradiquer, ce qui n’ira pas sans culpabiliser les parents accusés de reproduire leurs codes. Le commun des mortels est alors soumis à une propagande incessante pour se convertir à cette théorie : qui ne s’y rallie pas sera accusé de verser dans l’obscurantisme.

À ceux qui disent que la querelle de Monsieur Patate est sans intérêt, on pourrait répondre en inversant la perspective : quand la théorie du genre et ses différentes manifestations en viennent même à s’emparer des figures les plus consensuelles de la culture populaire, c’est qu’elle est absolument hégémonique. La théorie du genre en vient jusqu’à modeler notre quotidien le plus intime. Il suffit d’ailleurs de regarder l’actualité dans son ensemble pour s’en convaincre et cela à partir d’enjeux qui sembleront plus sérieux. En Grande-Bretagne, tout récemment, dans certains hôpitaux universitaires, le personnel fut invité à ne plus parler de lait maternel mais de lait humain ou de lait de poitrine pour faire lutter contre la «transphobie traditionnelle» de la civilisation occidentale. Il fallait y penser. 

N’oublions pas qu’au Québec même, tout récemment, une décision de la Cour supérieure a jugé que la référence au père et à la mère dans le Code civil était discriminatoire ainsi pour les personnes non-binaires, qui ne se reconnaissent pas dans la dualité homme-femme. On pourrait multiplier les exemples semblables, tout en gardant à l’esprit que celui qui s’oppose trop vivement à la théorie du genre finira par le payer très cher socialement, comme on l’a vu avec J.K. Rowling au Royaume-Uni, l’an dernier, qui fut la cible d’une campagne de diffamation à grande échelle pour avoir rappelé que les femmes ont des menstruations et que les hommes n’en ont pas. On vient d’ailleurs de débaptiser une école qui portait son nom pour s’être rendue coupable de tels propos, que le régime diversitaire tend à classer dans la catégorie des propos haineux. 

Nos sociétés libérales sont tout à fait disposées à l’idée de s’ouvrir à ceux qui vivent leur identité sexuelle de manière minoritaire, telle n’est pas la question. Mais le régime diversitaire instrumentalise les revendications des partisans les plus radicaux de la théorie du genre pour nier l’existence même de la différence sexuelle pourtant constitutive sur le plan anthropologique. Étrange société qui prétend croire en la science mais qui considère que rappeler qu’un homme n’est pas une femme relève des fake news. Le dégenrage de Monsieur Patate n’est pas un événement isolé mais un signe de plus de l’influence de plus en plus fort de cette idéologie déconstructrice qui frappe toutes les sociétés occidentales et cherche à tout prix à les rééduquer.