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Morts après avoir pris du Viagra

Le Bureau du coroner constate environ un décès par année lié à des médicaments contre la dysfonction érectile

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Environ un Québécois meurt chaque année après avoir consommé du Viagra ou du Cialis, selon le Bureau du coroner. Un chiffre fort probablement sous-estimé.

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En 2019, un homme de 60 ans de la Montérégie est décédé après avoir consommé de la cocaïne et s’être injecté un médicament contre la dysfonction érectile. Il s'agissait d'une prescription de son médecin, mais l'homme a augmenté la dose qu’il s’est injectée avant de succomber d’un infarctus du myocarde.

Au cours des derniers jours, notre Bureau d’enquête dévoilait que les Québécois n’ont jamais autant utilisé ces médicaments contre la dysfonction érectile. En plus des ventes de Viagra et de Cialis qui ont atteint des sommets durant la pandémie, des jeunes consomment des produits contrefaits. Ce qui met la vie de certains consommateurs en danger, surtout lorsque ces produits sont combinés à d’autres drogues.

Le Bureau du coroner confirme que le tadalafil (Cialis) et le sildénafil (Viagra) ont été notés dans certains dossiers de coroners (voir encadré).

PAS DE TESTS

Or, même si Santé Canada indique que la consommation de certaines drogues avec des médicaments pour la dysfonction érectile peut être mortelle, le coroner ne fait pas de dépistage systématique dans les analyses sanguines. L’expert ne saura donc jamais s’il y a des traces de ces médicaments dans le corps d’une victime, car les analyses toxicologiques ne décèlent pas ces substances.

Les coroners ont seulement accès aux dossiers pharmaceutiques et médicaux des défunts afin de faire les vérifications.

«Si une de ces substances est prescrite, le coroner devrait pouvoir l’identifier lors de l’investigation», dit le porte-parole Jake Lamotta Granato.

Toutefois, le mystère demeurera si un jeune décédé a mélangé du Viagra contrefait avec d’autres drogues, comme la MDMA (ecstasy).

«Il faut savoir que la prise de MDMA seule est risquée et peut même dans certains cas entraîner le décès», précise-t-on au Bureau du coroner.

Il admet pourtant connaître les risques liés aux interactions des produits contre la dysfonction érectile et des drogues. Alors, pourquoi ne pas faire de vérification?

«Une des fonctions du coroner est de déterminer les causes probables du décès au moyen d’une investigation. C’est au cours de l’investigation que le coroner pourra évaluer la pertinence de chercher une substance spécifique, comme le sildénafil», conclut le Bureau du coroner.

Dangereux 

Sur le marché noir, les utilisateurs consomment des substances sans en connaître la quantité et la qualité, ce qui augmente les risques.

«Le simple fait de prendre ces médicaments-là, ça amène des risques d’hypotension, des chutes de pression, des étourdissements et des situations vraiment graves, précise la pharmacienne Diane Lamarre. Il y a des gens qui ont des prédispositions cardiaques qui les mettent très à risque par rapport à leur utilisation. Les utiliser avec des drogues qui stimulent, c’est dangereux.»

DES DÉCÈS AU QUÉBEC   

Homme de 60 ans 

En janvier 2019, un homme de la municipalité d’Ormstown qui avait des antécédents médicaux est décédé d’un syndrome coronarien aigu, à la suite de la consommation de substances stimulantes. Les analyses toxicologiques ont détecté de la cocaïne, du cannabis et un anticoagulant. Rien d’autre. Or, la conjointe de la victime a toutefois indiqué au coroner qu'à 2h30 le matin, son conjoint s’était injecté un produit visant à pallier une dysfonction érectile. Trente minutes après l’injection, l’homme a perdu conscience. Selon le coroner, il semble que la victime ait augmenté la dose prescrite. Ce médicament contre la dysfonction érectile a pour effet d’accroître la circulation sanguine et de stimuler le cœur. La cocaïne aussi. Les deux substances ont peut-être eu comme effet de déclencher un problème cardiaque. 

Homme de 57 ans 

En 2006, un citoyen de Laval a été retrouvé sans vie couché au sol devant son ordinateur qui était branché sur un site internet de pornographie de type sadomasochiste. Près de l’ordinateur, il y avait du lubrifiant et divers objets à caractères sexuels. Du Cialis, du Viagra ainsi que beaucoup d’alcool se trouvaient aussi dans l’appartement de la victime. L’autopsie n’a pas permis de mettre en évidence la cause du décès. À l’époque, le laboratoire n’avait pas de méthode pour valider les analyses du tadalafil (Cialis) et du sildénafil (Viagra). Le coroner note que le Viagra est utilisé par certaines personnes de façon abusive et qu’il peut provoquer de l’arythmie, voire un arrêt cardiaque. 

Homme de 38 ans

À Sainte-Agathe-des-Monts en 2008, un trentenaire est mort à la suite d’un malaise cardiaque alors qu’il effectuait des réparations sur son véhicule. L’analyse toxicologique a démontré que l’homme n’avait pas consommé de drogue. Cependant, son dossier médical révélait que malgré son jeune âge, il avait une dysfonction érectile depuis quelques années et que son médecin lui avait prescrit un médicament pour traiter ce problème. Le coroner a conclu que le décès était naturel, mais que la dysfonction érectile précoce était sans doute un signe d’une maladie cardiaque inconnue. Ainsi, le coroner a fait plusieurs recommandations au ministère de la Santé du Québec ainsi qu’au Collège des médecins. La dysfonction érectile serait un signe de maladie cardio-vasculaire et la population devrait être informée et sensibilisée. 

Le dosage sous la loupe  

Les comprimés contrefaits de Viagra achetés dans la rue et sur internet ne respectent pas les dosages qu’on retrouve dans les médicaments prescrits par les médecins.  

À la demande de notre Bureau d’enquête, le laboratoire ILS Pharmaceutique à Laval a analysé le Viagra et le Cialis contrefaits achetés sur le marché noir. Le dosage standard de sildénafil, la matière première qui compose le Viagra, n’est pas toujours respecté.   

Par exemple, le laboratoire a détecté environ 30 mg de sildénafil dans les comprimés confectionnés dans un laboratoire clandestin de Québec. Ils sont fabriqués à partir de poudre achetée sur le dark web. La quantité retrouvée par le labo contenait 5 milligrammes de plus que la pilule de base de la pharmaceutique Pfzer.  

Danger  

En consommant des médicaments achetés au noir dont ils ne connaissent pas le dosage, les clients se mettent à risque. La Dre Marie-Ève Morin de la clinique La Licorne à Montréal rappelle qu’une surdose peut mener à des priapismes (longues et douloureuses érections) et à des malaises cardiaques.  

«Ce sont des médicaments très puissants. Il faut faire attention au dosage. Quand c’est acheté sur la rue, on n’est pas certain que ce soit la dose équivalant à ce qui se vend en pharmacie», indique-t-elle. 

La pharmacienne Diane Lamarre mentionne que les produits proviennent habituellement de l’Inde et de la Chine. 

«C’est dangereux. C’est risqué, parce que dans ces produits-là, on ne connaît pas la concentration de médicaments», affirme la pharmacienne Diane Lamarre. 

La pharmaceutique Pfizer met d’ailleurs en garde ceux qui seraient tentés de se procurer les comprimés contrefaits.    

«Ces médicaments représentent un risque grave pour la santé. Les faux comprimés de Viagra peuvent avoir été fabriqués dans des conditions insalubres avec des ingrédients inconnus, douteux ou même contaminés», a indiqué le premier chef affaire de la nouvelle pharmaceutique Viatris, qui détient maintenant les droits du produit Viagra.

Peu de métaux lourds 

Le Dr Zouhair Qafas qui gère le laboratoire ILS Pharma a tout de même indiqué que la matière première retrouvée dans les comprimés achetés sur le web et dans la rue était de bonne qualité.  

«Il n'y a pas de métaux lourds, il n’y a pas de solvants résiduels. Le dosage... est-ce qu'il est conforme? Je ne peux pas dire», a ajouté Saada Alili, le responsable de projet au laboratoire.  

Il estime que ces producteurs ont mis sur pied une solide industrie pour pouvoir mettre la main sur du sildénafil (Viagra) et du tadalafil (Cialis) authentiques.  

«Ce n’est pas monsieur ou madame Tout-le-monde qui peut acheter de la matière première. Ce n’est pas vrai. Il y a un réseau quelque part», a affirmé Saada Alili. 

Résultats d’analyses   

Viagra  

  • Dosages normaux en pharmacie       
  • 25 mg, 50 mg et 100 mg de sildénafil               

Viagra acheté sur le web  

  • Doses commandées: Comprimés de 25 mg de sildénafil        
  • Doses reçues: comprimés de 50 mg de sildénafil        
  • Doses analysées en laboratoire: 45 mg de sildénafil              

Faux viagra acheté dans la rue  

  • 30 comprimés reçus (dosage inconnu)         
  • Aucune indication du pourcentage de sildénafil        
  • Doses analysées en laboratoire: 30 mg en moyenne de sildénafil              

Cialis  

  • Dosages normaux en pharmacie       
  • 2,5 mg, 5 mg, 10 mg et 20 mg de tadalafil             

Cialis acheté sur le Web  

  • Doses reçues: Des comprimés contenant 10 mg de tadalafil       
  • Doses analysées en laboratoire: 9 mg de tadalafil             

Faux Cialis acheté dans la rue  

  • 30 comprimés reçues (dosage inconnu)         
  • Aucune indication du pourcentage de sildénafil        
  • Doses en laboratoire: 8 mg en moyenne de tadalafil             

*Tous les médicaments analysés étaient conformes quant aux taux de métaux lourds et de solvants 

L’Ordre des pharmaciens veut informatiser les prescriptions  

L’ordre des pharmaciens espère que l’informatisation du réseau de la santé aidera à contrer les prescriptions Viagra et de Cialis qui sont détournées vers le marché noir. 

«Si on avait un système électronique de prescription obligatoire, un peu comme dans l’État de New York, on éliminerait la proportion des gens qui jouent aux acteurs et aux actrices avec des prescriptions en papier», a affirmé Bertrand Bolduc, le président de l’Ordre des pharmaciens du Québec. 

L’outil devrait arriver éventuellement, a assuré M. Bolduc, indiquant qu’il y a des discussions la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). «Depuis le début de la pandémie, ça l’a accéléré les choses.» 

Prévention 

Pour contrer le marché noir, Bertrand Bolduc soutient qu’il faut agir de manière préventive. Il doute que la vente libre de Viagra en pharmacie soit la solution. 

«Ce n’est pas un produit de consommation. C’est un médicament. Ce sont des produits pour des gens qui ont des problèmes de santé au niveau de la dysfonction érectile, relate le pharmacien. En plus, lorsque tu combines ça avec n’importe quoi, n’importe quand, ça peut avoir des répercussions extrêmement graves. Malheureusement, les gens consomment ça comme si c’était inoffensif, mais ce ne l’est pas. C’est pour ça que c’est un médicament de prescription», signale M. Bolduc.