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Vérités et mensonges

Dernières nouvelles du mensonge
Photo courtoisie Dernières nouvelles du mensonge
Anne-Cécile Robert
Éditions Lux

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Qui n’a pas, au cours de sa vie, fait un mensonge, gros ou petit, qu’il soit pieux ou stratégique, un mensonge qui sauve la vie ou qui détruit la vie d’une personne qu’on déteste, un mensonge si séduisant qu’il semble vérité ? Bref, un « vrai » mensonge contraire à la vérité « vraie » ?

Mais il y a mensonge et mensonge, ce dernier faisant partie de ce qu’on appelle « infox » ou fake news, une véritable industrie qui prospère sur les réseaux sociaux. La démocratie serait menacée par cette pandémie virale (« infodémie » serait le terme plus juste). Or, sommes-nous prêts à adopter des lois répressives qui limiteraient notre liberté d’expression ? se demande l’auteure de Dernières nouvelles du mensonge. Sommes-nous prêts à accepter une forme de censure qui nous protégerait contre de tels abus de confiance ?

Heureusement qu’il y a des mensonges, serait-on portés à dire, car une fois démentis, ces mensonges nous en apprennent beaucoup sur la personnalité de ceux qui les lancent. Le mensonge ferait donc œuvre utile. Ainsi, « le mensonge nous renseigne parfois davantage que la vérité », comme l’affirme l’inspecteur Hercule Poirot dans un roman d’Agatha Christie.

Pour envahir l’Irak

Les mensonges d’État sont souvent ceux qui risquent d’avoir les plus lourdes conséquences sur nos vies. On se souvient des fameuses « armes de destruction massive » dont l’Irak de Saddam Hussein aurait soi-disant menacé le monde. C’était en 2003. Elles n’ont jamais existé, ces armes, mais ce mensonge honteux a servi de prétexte pour envahir l’Irak.

« Un individu, un peuple, une société qui ne réagit pas [face au mensonge] exprime son abrutissement, son allégeance et son apprivoisement », souligne la journaliste Anne-Cécile Robert. Et on aurait tort d’en accuser les médias sociaux qui ne sont « que des amplificateurs et des accélérateurs ». Par paresse intellectuelle, par manque de rigueur, nos sociétés en sont venues à confondre « pensée et opinion, impression spontanée et réflexion élaborée ». 

Et la profusion d’informations, diffusées à travers une multitude de canaux — téléphonie, chaînes spécialisées, internet — n’aide pas. On se croit informé, mais on ne l’est pas. On parle maintenant d’« infobésité ». Le simple citoyen ne s’y retrouve plus dans cette soupe médiatique dans laquelle il est de plus en plus difficile de faire le tri, de séparer le vrai du faux. Se répand alors le scepticisme, chacun revendiquant « sa » vérité.

Il n’y a plus de place ni de temps pour le « doute méthodique » comme le conseillait le philosophe Descartes. Les moteurs de recherche des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), avec leurs algorithmes invasifs, agissent pour nous, sélectionnant les nouvelles en fonction de nos opinions. Internet ne serait plus qu’« une vaste chambre d’écho ». « Anecdotes drolatiques, faits divers tragiques, infographies multicolores, montages vidéo, déclarations officielles, œuvres artistiques, traits d’esprit, saillies ou phrases-chocs de personnages médiatiques, etc. Tout s’accumule sans distinction : les faits et leurs commentaires, les analyses et les témoignages, les pensées et les croyances. »

Frontière mince

Anne-Cécile Robert démontre, exemples à l’appui, comment la frontière entre mensonge et vérité est souvent très mince. « Si les faits sont bel et bien importants, dit-elle, ils valent aussi et surtout par l’interprétation qui leur donne sens. » 

Et que dire des chiffres et des statistiques mis de l’avant sans leur contextualisation ? Cette manœuvre est loin d’être neutre. Exit le mythe de l’objectivité. Idem pour le mythe de l’impartialité. Le sens d’un événement ne se dessine que dans l’œil de celui qui regarde ou de celui — observateur, expert ou spécialiste de quelque chose et de tout — qui est chargé, par les grandes chaînes, d’interpréter les faits pour nous. Très souvent s’y mélangent le plus sérieusement du monde savoir et préjugés, déplore-t-elle. Illusion, également, de croire que les faits bruts ne trompent pas.

Or, vérité va de pair avec humanisme. Loin d’être un trésor caché inaccessible au commun des mortels, elle est une construction sociale qui fait appel au jugement rigoureux dont nous sommes tous capables. C’est à cette tâche nécessaire de conscientisation que nous convie cet ouvrage essentiel pour lutter contre les fake news et les complotistes, alors que « nous étouffons sous le mensonge ».