/misc
Navigation

C’était une femme...

Coup d'oeil sur cet article

Et quelle femme ! J’étais alors un enfant. Et je n’ai pas oublié.

Au royaume des hommes 

Elle était cet Être sans bonheur

Femme 

Mais fille des misères

Le mâle tout-puissant la tenait ainsi

Enchaînée au déficit

À la carence

Le doute en soutien

Traînant la subordination au bout des liens

Tout était sombre autour d’elle

L’éclat de rire ou de colère avait le regard de l’ennui et des relents d’espoirs enfuis

Le réveil

Elle se réveilla un matin soudain de cette paralysie

De cette léthargie

De cet ennui

De l’envie de tout et de rien

Elle avait faim

Elle avait soif 

Elle se réveilla un matin soudain avec cette force 

qu’elle ne soupçonnait pas qu’elle avait là au fond des tripes et qui attendait

Qui ne cherchait qu’à se propulser enfin

Elle se réveilla un matin soudain

Avec cette envie nouvelle

d’exister

De chanter

De crier

Elle a crié

Elle ne savait pas chanter

Elle aurait aimé chanter

Elle a crié

Et puis peu à peu

elle s’est mise à parler

Elle est sortie de son nid

De son lit

Elle eut envie de parler au monde

Elle cherchait à voir

À reconnaître

À toucher une main 

À assouvir sa faim

Elle voulait voir à travers d’autres ce qu’elle avait été au plus profond d’elle

Là où elle avait failli rester

Là où elle s’était cramponnée

Dans cette bulle

Ce tout 

Ce rien

Elle en a vu des choses

Là-bas

Au bout d’elle-même

Elle en a rencontré des rêves et des espoirs 

Des rêves

Beaucoup de rêves

Elle était mal

Jointe à l’Autre

À la déchirure

À la rupture

À l’éclosion 

À la lucidité

Elle a eu encore plus faim

De ce tout

De ce rien

Elle s’était dit d’instinct

qu’elle allait remonter

Que c’était un passage

Un passage de rien

Qu’une fois au fond on ne pouvait aller plus loin

Mais elle n’en avait plus fini de descendre et de descendre pensant à chaque fois que c’était la fin

La cordée

À ce moment-là elle aurait voulu rencontrer les autres 

Celles-là qui étaient comme elle

Qui n’en finissaient pas d’aller au bout d’elles-mêmes

Elle en a rencontré après

Et ensemble elles se sont dit

Qu’il fallait tenir

Que ce n’était rien

Que ça allait passer

Que rien n’est immobile

Qu’un jour le ciel s’éclaircirait

Et qu’en attendant il fallait se dire que tout sert

À soi

Aux autres

À l’unité

Il fallait se dire qu’un jour ça repartirait

Que de nouveau elles

pourraient entendre

« bonne journée ! » et la vivre cette journée 

Avec cette vigueur nouvelle

Nouvellement née

Cette ardeur

Cet enthousiasme qui les fait avancer

Qui du moins leur donne la sensation d’avancer dans la vie

Et de la vivre de l’accomplir cette vie

En attendant, elle lui demandait à cette vie à laquelle elle tenait à laquelle elle ne tenait que par un fil elle lui demandait le salut

Cette femme était ma mère. Ça pourrait être l’une d’entre vous.