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Jusqu’où peut-on régir la création?

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Dans un pays comme le nôtre, la culture ne peut exister sans aide financière de l’État.

Qu’il s’agisse de cinéma, de télévision, de théâtre, de littérature ou de musique, la plupart de ces œuvres ne pourraient être créées sans subventions et sans crédits d’impôt. C’est pour cette raison qu’existent Téléfilm, le Fonds des médias, la SODEC, les conseils des arts et des centaines de fondations.

Toujours à la recherche d’une plus grande liberté, les artistes n’en restent pas moins soumis à des tas de contraintes. Depuis peu, même si c’est pour le plus grand bien de la société, dit-on, contraintes et ukases se multiplient. Du coup, la liberté des créateurs se réduit comme peau de chagrin.

Pour assurer la parité des genres, par exemple, les organismes subventionnaires, Radio-Canada, l’Office national du film et les conseils des arts ont établi de rigoureux quotas. Dans une équipe de production – et si possible dans l’œuvre elle-même –, le nombre de femmes doit être égal à celui des hommes. Le calcul ne s’établit pas au pourcentage près, mais presque.   

À ces exigences souvent difficiles à respecter, s’ajoute maintenant la délicate question de l’appropriation culturelle. Robert Lepage en a fait les frais avec l’annulation de SLĀV, un spectacle de chants d’esclaves, et avec le refus du Conseil des arts du Canada de financer sa pièce Kanata. D’abord présentée au théâtre d’Ariane Mnouchkine à Paris, Kanata n’a pas eu de lendemain.

ACCEPTER L’INACCEPTABLE

Ces annulations brutales avaient fait dire à Lepage « qu’à partir du moment où il ne nous est plus permis de nous glisser dans la peau de l’autre, où il nous est interdit de nous reconnaître dans l’autre, le théâtre s’en trouve dénaturé, empêché d’accomplir sa fonction première, et perd sa raison d’être ».

Comme tous les autres créateurs, ce pauvre Lepage devra probablement finir par accepter l’inacceptable. Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter et de la mort de George Floyd et de Joyce Echaquan, des contraintes s’ajoutent pour que soient mieux représentés les Noirs, les Premières Nations et les minorités qu’on qualifie de « racisées », cet horrible néologisme.

Parmi les contraintes nouvelles, on s’assurera bientôt de l’authenticité identitaire des principaux protagonistes d’un film, d’une émission de télé ou d’une série. En principe, c’est l’Indigenous Screen Office (le Bureau de l’écran autochtone) et le Black Screen Office (le Bureau de l’écran des Noirs), deux organismes de création récente, qui devraient être responsables de déterminer la véritable identité des personnes concernées.

LA CRÉATION EN PÉRIL  

La tâche de ces deux bureaux ne sera pas de tout repos. J’en veux pour preuve la surprenante annulation par la CBC d’une production en cours, celle de la série Trickster, qui en était à sa deuxième saison. Le prétexte : Michelle Latimer, conceptrice et réalisatrice de la série, n’avait pas les origines autochtones qu’elle prétendait avoir.

Enfin, il est question qu’on demande à Numeris et Nielsen « d’enquêter » sur la race des auditoires afin qu’on soit certain que les minorités « racisées » soient représentées non seulement à l’écran, mais parmi ceux qui regardent l’écran. Rien de moins. Mon petit doigt me dit que de telles statistiques serviront davantage les annonceurs que les minorités elles-mêmes.

Avant d’aller plus loin, les militants bien intentionnés, mais trop pressés, devraient méditer les sages paroles de l’éminente juriste québécoise Éthel Groffier : « Dès qu’on essaie de réglementer ce qu’on a le droit ou non d’écrire, de peindre ou de mettre en scène, on met le geste créateur en danger ».