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Un dernier café

<strong><em>Un café avec Marie</em><br>Serge Bouchard</strong><br>Éditions du Boréal
Photo courtoisie Un café avec Marie
Serge Bouchard

Éditions du Boréal

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Serge Bouchard, c’est d’abord une voix rassurante, douce même si elle est grave et un peu rauque, entendue toutes les semaines depuis des années à la radio publique. 

• À lire aussi: Un café avec Marie: hommage à sa compagne disparue

Ce qu’il nous raconte de ses démons et merveilles, de ses découvertes bouleversantes, de ses pérégrinations insolites à travers l’Amérique, on peut le retrouver publié dans plusieurs recueils aux éditions du Boréal et chez Lux éditeur, entre autres.

Ce nouveau recueil, qui regroupe 70 courts textes, est dédié à sa compagne de vie, Marie, partie trop tôt, laissant un grand vide dans la vie de son complice et amant endeuillé.

Bouchard, confident sans prétention, surtout pas moralisateur, nous parle de l’air du temps, comme il le ferait avec un vieil ami, livrant ses inquiétudes, ses doutes et ses questionnements sur le comportement souvent étrange des humains. Mais l’anthropologue est avant tout un homme de terrain, il doit toucher aussi bien l’âme que le corps, sonder le cœur et ce qu’il recèle en son épicentre, noter jusqu’à l’indicible et l’invisible. Conteur hors pair, il aime raconter des histoires à dormir debout où le flou artistique sépare le vrai du faux. Mais il est aussi un fin observateur et il sait déceler les nouvelles tendances, les biais et dérives de l’âme en ces temps si incertains où tout est remis en question. Chez lui, tout est prétexte à réflexion, le cri d’un oiseau, une branche morte, la tempête de neige, etc.

Souvenirs

Malgré tous les outils nouveaux et autres gadgets électroniques mis à notre disposition, on semble tout oublier, déplore-t-il, oublier notre passé, oublier d’où on vient, oublier que nous sommes poussière d’étoiles. Et l’anthropologue, libre penseur un brin philosophe, est là pour nous le rappeler, avec ses mots chargés d’étincelles. 

Chemin faisant, il secoue le grand arbre aux souvenirs et les fruits de la nostalgie qui en tombent, il nous les livre avec passion, enveloppés avec ses mots graves et colorés : le Canadien de Montréal, celui de l’époque des plombiers canadiens-français avec Claude Provost et quelques autres ; Honoré Beaugrand le trop peu connu ; Robertine Barry, la première femme chroniqueuse à plein temps dans un journal d’ici ; les autobus de son enfance qui disent tout le chemin parcouru pour arriver à l’âge adulte ; l’adoption d’une petite Chinoise à 54 ans ; Ginette, « prénom mal apprécié dans l’esprit populaire », son premier vrai amour, partie trop tôt après 27 ans de vie commune, qui lui a souhaité, avant de partir pour le grand voyage, de se trouver une bonne remplaçante : « Elle a voulu passer le bâton de l’amour, raconte-t-il. Un peu plus, si elle avait pu, elle aurait choisi pour moi. Amour ultime de l’amoureuse qui tient à la survie du survivant. »

Amoureux de l’amour

C’est ainsi qu’après le deuil est arrivée Marie, son deuxième grand amour qui bourgeonnera pendant 23 ans de vie commune. Mais Marie connaîtra, elle aussi, les affres de la maladie. Occasion pour Bouchard de questionner Dieu sur le pourquoi de la souffrance et de la mort. « Ne devrions-nous pas hurler notre colère à ton égard, plutôt que bêtement prier pour que tu daignes te pencher sur les souffrances du monde ? se demande-t-il. Et nous irons jusqu’à pousser ce cri : n’es-tu pas tannée de mourir, la vie ? » Reste l’amour « pour entretenir le feu de l’espérance, pour créer de la confiance et de la paix, car il est impossible qu’une pareille beauté ne transcende pas la bêtise de la vie ». Et Bouchard avoue être un amoureux de l’amour.

Avant, dit-il, il n’y avait rien d’autre que les récits des légendes, des mythes et des histoires des uns et des autres, transmis oralement d’une génération à une autre. L’écrit n’existait pas. Avant, il y avait « ces deux amoureux de Pompéi, immortalisés dans la lave refroidie, tués par des cendres brûlantes alors qu’ils s’enlaçaient pour mieux mourir ensemble, dernier geste d’une longue histoire, intense comme celle de tous les humains ». Cette ultime étreinte avant la mort, c’est aussi la nôtre, dit-il, et il faut s’en souvenir, sinon le grand trou noir de l’oubli évacuera toute trace de notre présence sur terre. Le dernier texte de ce recueil, « Un sniper dans la nuit », en témoigne.

Comme avec ses ouvrages précédents, Serge Bouchard nous réconcilie avec la vie et ses petits bonheurs.