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Forêt: des vieilles pratiques à repenser

Plusieurs experts estiment que l’industrie forestière devra se moderniser

Ygreck

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La forêt québécoise est publique, mais sa gestion par le ministère des Forêts laisse croire que c’est l’industrie qui en est le véritable propriétaire : des changements devront être apportés pour que les citoyens reprennent confiance.

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Transparence, coupes plus respectueuses des paysages et de la biodiversité, décentralisation dans les régions : l’industrie et le ministère des Forêts (MFFP) devront moderniser leurs pratiques «héritées du passé», notent plusieurs experts.

Au cours des derniers mois, une coalition de citoyens et d’environnementalistes comme le poète Richard Desjardins ont dénoncé l’abandon, en décembre, de plus de 80 projets d’aires protégées au sud du Québec. 

Radio-Canada rapporte que c’est le MFFP qui a bloqué ces projets pour préserver le volume de bois destiné à l’industrie. Les forestières sont également à couteaux tirés avec les acériculteurs, qui déplorent le saccage des érablières publiques.

Pour le professeur Hugo Asselin, expert en foresterie à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, les citoyens voient bien que quelque chose ne tourne pas rond. 

«Ils se sont toujours fait dire que la forêt était coupée de façon durable. Maintenant, ils se demandent, “comment ça t’es rendu de couper à côté de mon chalet.” Ça veut dire que t’as manqué ton coup», souligne-t-il.

Méthode bulldozer

Mais l’industrie forestière, c’est des dizaines de milliers d’emplois dans plusieurs régions du Québec. Comment faire pour réconcilier ceux qui vivent du bois, et ceux qui veulent simplement profiter de nos belles forêts?

«Il y a un grand scepticisme à l’égard de tout ce qui est foresterie, et c’est dommage, car elle aura un rôle important à jouer dans la lutte aux changements climatiques», indique le professeur Luc Bouthilier de l’Université Laval. Et l’intransigeance du ministère des Forêts est nuisible.

L’histoire du mont Kaaikop dans les Laurentides est un cas d’espèce. En 2013, des forêts matures de sapin sont prêtes pour être récoltées, mais la montagne est devenue un attrait touristique. Une coupe classique aurait «laissé une grosse balafre». Le ministère aurait pu négocier pour faire une coupe partielle, il a plutôt choisi la méthode bulldozer. Le dossier s’est retrouvé en cour, et le ministère a perdu.

«Aujourd’hui, les citoyens ne veulent plus de la foresterie, ils demandent une aire protégée stricte. Et c’est en train de se généraliser», dit-il.

Et l’industrie n’est pas prête : près de 90 % des entreprises de récoltes sont équipées en machinerie lourde pour faire des coupes «d’un seul tenant». «Mais aujourd’hui ces régions sont habitées, il faudrait une autre pratique : on récolte les gros arbres, mais on va en laisser debout», dit-il.

Besoin de moderniser

Le ministre des Forêts Pierre Dufour reconnaît cette lacune. «On veut moderniser la première ligne, ceux qui vont en forêt. Ils ont souvent de la vieille machinerie, et des façons de travailler qui ne sont pas des années 2020», indique-t-il en entrevue avec Le Journal.

M. Dufour reconnaît que son ministère s’est opposé à la création d’aires protégées. Pour certaines d’entre elles, «on n’est pas prêt à aller de l’avant, c’est sûr», a-t-il dit. Il compte sur une loi récemment adoptée pour créer des aires protégées moins restrictives, autorisant la foresterie «à petit débit». «C’est cette catégorie d’aires qu’on aimerait pour faire des aires protégées au sud», a-t-il dit.

Crédit carbone

Mais cette sortie du ministre arrive tard. Jérôme Dupras, professeur au Département des sciences naturelles de l’UQO croit qu’il aurait fallu plus de transparence. 

«Ça donne l’impression que le ministère et l’industrie marchent main dans la main, même si la vérité est plus nuancée que ça. C’est néfaste pour tout le secteur», déplore-t-il.

Des projets sont en marche pour rendre la foresterie plus acceptable (voir ci-bas). M. Dupras propose également de mettre rapidement sur pied un système de crédit carbone qui récompenserait les opérateurs forestiers qui «densifient» la forêt en faisant des récoltes stratégiques. 

Des travailleurs s’affairent dans une forêt au nord de Saguenay.
Photo d'archives
Des travailleurs s’affairent dans une forêt au nord de Saguenay.

3 solutions proposées par des experts   

HUGO ASSELIN

Professeur en foresterie à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue  

  • Une foresterie de proximité, gérée à l’échelle locale, qui évite le gaspillage et qui trouve un usage pour tous les arbres. Avec moins de gaspillage, on a besoin de moins d’arbres.         

LUC BOUTHILIER

Professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval  

  • Une modernisation des pratiques de coupes pour être plus sensibles aux paysages et à la biodiversité. «Il faut placer autant d’intérêt sur ce qu’on coupe que sur ce qu’on laisse sur place.»         

JÉRÔME DUPRAS

Professeur au Département des sciences naturelles de l’Université du Québec en Outaouais  

  • La triade : on fait de la culture intensive sur une partie du territoire, mais en contrepartie, on crée plus d’aires protégées, rentabilisées avec le tourisme, et on réduit le rythme des coupes dans la forêt publique traditionnelle.