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Un café avec Marie: hommage à sa compagne disparue

Serge Bouchard
Photo d'archives, PIerre-Paul Poulin Serge Bouchard

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Recueil de microessais d’abord écrits pour la radio de Radio-Canada, le nouveau livre du poète anthropologue Serge Bouchard est avant tout un livre d’amour et de deuil. Un hommage à sa conjointe, Marie-Christine, emportée en juillet dernier à 62 ans par un fulgurant cancer du cerveau. La présence de cette compagne disparue trop tôt à cause de ce « sniper », comme il l’écrit, teinte tout le recueil, qui évoque cette relation mais aussi l’histoire, la vie quotidienne, le souvenir et notre monde. Un incontournable.

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En entrevue téléphonique depuis son condo donnant sur la rivière des Prairies, Serge Bouchard parle avec émotion de ce recueil sensible, émouvant, d’une grande profondeur. Il parle aussi du deuil qu’il vit et de sa vision des choses, du monde.

« Vraiment, vraiment, le destin a été dur pour Marie, il a été dur pour moi et pour ma fille. Mais on continue sur l’élan, comme elle nous l’a demandé. On a eu le temps beaucoup d’en discuter. Elle savait depuis un an et demi qu’elle allait mourir. »

Sa compagne de 62 ans, en pleine forme, est partie. « C’est le paradoxe du cancer », commente-t-il. « J’ai écrit ces textes pour me consoler, pour refermer la plaie, pour m’assurer que tout ça ne sera pas perdu, que ma mémoire ne sera pas perdue là-dessus, qu’on va se souvenir », fait-il partager.

« Quand j’avais écrit sur ma première femme, La mort est un chat, je l’avais écrit pour me consoler. Les textes sont comme des points de suture pour moi et je fais la même chose aujourd’hui avec Marie, avec tout le paradoxe du bonheur/malheur. On a tellement été heureux durant la dernière année, en sachant que c’était la dernière... C’est quoi le bonheur ? C’est un café avec Marie, même en sachant que ça va peut-être être le dernier. »

Toujours présente

Serge Bouchard a le sentiment que Marie est toujours à ses côtés. « Elle était là pour les textes radio. C’était notre boulot. Je faisais les textes et elle les révisait pour que ce soit parfait à la radio. Marie connaît tous ces textes. Autrement dit, ce livre, assez curieusement, Marie l’a lu, sauf le Sniper dans la nuit. »

Le dernier texte sur sa mort, Un sniper dans la nuit, est déchirant. « Je l’ai écrit au moment de sa mort, dans la semaine qui a suivi. Sous l’impulsion de ce qui se passait, de ce qu’on venait de vivre. Elle a insisté pour mourir à la maison alors ça a créé toute une aventure. »

Quand il avait écrit La mort est un chat, pour sa première femme, Ginette, morte aussi du cancer, il recevait des témoignages sans arrêt de ses lecteurs à ce sujet.

« Les gens me disaient : ça nous a fait du bien, c’est une référence, ça nous est arrivé à nous. Ce sont des textes qui nous rappellent, quand on les lit, la solidarité des êtres humains. Ça peut arriver à tout le monde. On est tous là-dedans. Ce sont vraiment des textes de consolation et de partage. » 

Souvenirs et réflexions

Par ailleurs, les textes très denses et profonds publiés dans Un café avec Marie parlent de différents thèmes, allant de ses souvenirs d’enfance à son amour pour la route, en passant par la pandémie et la quête de liberté des anciens coureurs des bois. 

Il parle de ses souvenirs, et de la mémoire collective. Est-ce qu’au Québec, on se souvient ? « Je pense que le nouveau Québec aurait besoin de savoir qui nous sommes, d’où venons-nous, quel peuple avons-nous été, quelles luttes avons-nous menées, quelles aventures avons-nous eues et quel est notre avenir à tous. » 


♦ Serge Bouchard est diplômé en anthropologie de l’Université McGill et de l’Université Laval.

♦ Il est passionné d’histoire et d’amérindianité.

♦ Il a fait paraître plusieurs recueils de textes qui lui ont valu de nombreuses distinctions, dont le prix Gérard-Morisset du gouvernement du Québec et le Prix du Gouverneur général du Canada.

♦ Il coanime avec Jean-Philippe Pleau l’émission C’est fou à Radio-Canada Première le dimanche à 19 h.

♦ Il publiera dans quelques semaines son mémoire sur les camionneurs, Du diesel dans les veines, chez Lux Éditeur.

EXTRAIT 

« Nous prenons un bon café, le premier du matin, nous établissons ensemble le plan de la journée, de la semaine. [...] Marie mange des œufs à la coque avec des mouillettes. Nous voudrions tous les deux que ce moment dure, nous voudrions abolir le futur. [...] Plus rien n’existe que cet instant, que cette scène où nous discutons, Marie et moi, en buvant notre tasse de café. Mais le meilleur, c’est quand elle ne dit mot, quand je garde moi-même le silence, et que nous nous entendons penser, elle dans ma tête et moi dans la sienne. »