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Nous vacciner contre la méfiance

Nous vacciner contre la méfiance
AFP

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Le jour même où j’allais écrire un billet au «tu», m’adressant à un antivaccin imaginaire pour tenter de le convaincre de se remettre en question, j’en ai eu une comme patiente. C’est donc son visage que j’aurai en tête en écrivant. Son hésitation par crainte que son conspirationnisme soit connu, son soulagement pour l’oreille attentative à sa souffrance. Pour te prouver l’avantage de la confiance, je devais t’en démontrer. Même si, dans mon camp, on n’a pas toujours le temps (ni la volonté) de le faire.

Savoir, c’est souvent croire

Toi donc, qui mets dans le même bateau les vaccins de Pfizer-BioNTech, de Moderna, d’AstraZeneca et de Johnson & Johnson. Toi qui étais traitée pour des symptômes présents de longue date, mais qui as tout cessé du jour au lendemain parce que tu ne voulais plus soumettre ton corps à cette agression chimique. La nature a le dos large, quand elle sert à justifier le fait d’endurer au lieu de soulager... 

Toi qui préfères croire qu’on trafique les chiffres de personnes atteintes et décédées de la COVID-19 pour justifier les mesures sanitaires draconiennes en vigueur. Tu diras que ceux qui croient ces chiffres ne font que ça, justement : ils croient. Je suis d’accord avec toi. À ce sujet, comme de beaucoup d’autres, savoir pour vrai est impossible : il faudrait avoir conçu soi-même les tests, les avoir administrés soi-même, en avoir soi-même compilé les résultats... C’est plus que ce qu’un seul humain peut faire.

Quelques utilités de la confiance

Face à cette impossibilité, la majorité choisit de faire confiance. À ceux qui ont conçu les tests, à ceux qui les ont administrés, à ceux qui en ont compilé les résultats. Chaque fois qu’on fait confiance, on transfère sa capacité de savoir. Chaque fois, donc, on risque de mal transférer – à quelqu’un d’ignorant ou aux intérêts différents des siens. Si le temps était infini, je serais le premier à encourager à tout vérifier. Mais il ne l’est pas, et beaucoup de transferts sont nécessaires pour que nos vies soient aussi remplies qu’elles le sont au 3e millénaire. D’ailleurs beaucoup concernent directement ton corps.

Pendant que tu étais dans le ventre de ta mère, elle se fiait au médecin qui lui recommandait de consommer telle quantité de vitamines, et au contraire d’éviter telles médications. Pendant ton enfance, tes parents se sont fiés au système d’éducation pour modeler ton cerveau d’une certaine manière et le rendre fonctionnel dans la société où tu grandissais. À l’âge adulte, tu as fait confiance à Santé Canada pour surveiller les aliments que tu mangeais et en assurer la qualité, ainsi qu’aux entreprises pour en afficher les véritables valeurs nutritives – sous obligation étatique.

Méfiance, prudence et paranoïa

Parlant de l’État, parlons-en. C’est de lui que tu doutes aujourd’hui. De lui quand il te dit qu’il fait par rapport au coronavirus et au vaccin la même chose qu’il s’est toujours efforcé de faire par rapport à tout le reste, bien qu’en plus intensivement. Douter de l’État est pertinent. S’il y a un devoir de citoyen, plus que le vote, c’est celui-là. On devrait le faire constamment. Mais encore faut-il le faire de la bonne manière.

Ta croyance négative, c’est de la méfiance. Exercée intelligemment, c’est de la prudence. On ne tient jamais à s’en faire passer une p’tite vite, que ce soit par l’État ou par une personne. Mais quand la méfiance se généralise, elle devient problématique. La méfiance qui doute de tout sauf d’elle-même devient ce qu’on appelle de la paranoïa.

La bonne foi dans la bonne entente

Tu diras qu’on accueille souvent tes idées avec méfiance. Que ça non plus, ce n’est pas exactement fait de la bonne manière. Je serai encore d’accord avec toi. La méfiance systématique est une limite des deux côtés. Une discussion est limitée quand tous ses participants ne sont pas de bonne foi, c’est-à-dire quand ils ne sont pas tous convaincus de pouvoir tous s’entendre. Ici aussi, c’est une croyance, parce qu’on n’en a jamais de preuve d’avance. Mais c’est au moins une croyance productive : si on croit au consensus, on a des chances de l’atteindre; si on n’y croit pas, on n’a aucune chance.

Plusieurs de mes collègues travailleurs de la santé n’y croient plus vraiment. Trop, oserais-je dire. Combien d’entre eux se laisseraient vacciner contre leur méfiance? Elle est pourtant aussi contagieuse qu’un virus, et encore plus nocive en jeune âge. Mais je t’invite toi aussi, méfiante envers les soins de santé et les compagnies pharmaceutiques, à te demander si tu es tant que tu le dis dans une position de débat. À constater que, sans confiance, ta vie serait bien moins développée qu’elle l’est aujourd’hui. Et à convertir ta paranoïa politique en prudence citoyenne... post-COVID aussi, je l’espère.