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Respecter les lois de la nature

Boris Cyrulnik
Photo courtoisie DRFP, Bridgeman Images Boris Cyrulnik

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Neuropsychiatre et auteur de nombreux best-sellers, Boris Cyrulnik, un spécialiste qui a beaucoup contribué à faire connaître le concept de la résilience, s’est penché sur la condition humaine et l’avenir de nos sociétés dans son nouveau livre, Des âmes et des saisons. Il s’inquiète des conséquences de la pandémie et de l’isolement sur le comportement des gens et surtout, sur le développement des jeunes. 

« On croyait que l’homme, à cause de la pensée binaire – le corps d’un côté et l’âme de l’autre –, n’appartenait pas à la nature. Dieu avait mis cette âme dans son corps, donc l’homme était, par nature, surnaturel. On constate aujourd’hui que l’homme participe à la nature et que si on modifie la nature, eh bien, on se soumet aux nouvelles pressions de la nature », explique-t-il, en entrevue téléphonique.

Impossible de vivre seuls

À cause de la pandémie, il ajoute qu’on est en train de découvrir que les êtres humains ne peuvent pas vivre seuls et qu’ils ont besoin des autres – une altérité – pour devenir eux-mêmes.

« Notre culture moderne, en Occident, a tellement valorisé le développement de la personne qu’on a cru que la personne, en devenant forte, allait triompher de tous les problèmes. J’ai travaillé en Afrique et en Asie. Les Asiatiques et les Africains m’ont expliqué que la notion de personne est une illusion occidentale. »

« On ne peut pas vivre seul et la neuro-science actuelle, aujourd’hui, montre que les Africains et les Asiatiques ont raison : on ne peut se développer que s’il y a, autour de nous, une altérité. Sinon, notre cerveau ne se développe pas. Notre cerveau ne peut pas fonctionner seul. Il a besoin d’être stimulé pour apprendre à fonctionner. »

Il donne comme exemple des situations où les bébés ont été coupés de liens affectifs et ont manqué de stimulation : en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, dans les mouroirs de Ceausescu, en Roumanie, dans les orphelinats de Duplessis au Québec. 

« Lorsque ces enfants sont isolés affec-tivement, isolés sensoriellement, certaines zones cérébrales sont atrophiées, abîmées par l’isolement, parce qu’elles ne sont pas stimulées par l’altérité. »

« Maintenant, en neuro-imaginerie, on sait que ce sont les deux lobes préfrontaux qui sont atrophiés », poursuit-il. Il y a des conséquences sur l’anticipation, la mémoire et la capacité à réguler les émotions. 

« Un des premiers signes du confinement, en France, ça a été l’augmentation de la violence conjugale. En 48 heures, les lignes d’alerte étaient submergées. L’isolement sensoriel du confinement avait empêché les hommes – parfois les femmes – de freiner cette amygdale et la moindre remarque déclenchait une violence extrême contre les femmes, contre les enfants et parfois contre les hommes. »

En quelques semaines de confinement, il a observé que les tentatives de suicide avaient augmenté en flèche, en France. « Les jeunes ne peuvent plus freiner leurs émotions intenses d’angoisse, de haine ou de colère. »

Conséquences graves

Les plus jeunes vont-ils porter des cicatrices de la pandémie ? « Pour les petits enfants, il y aura peut-être des troubles momentanés, mais on pourra facilement déclencher un processus de résilience », note-t-il. 

Ce sera plus grave pour les adolescents, qui ne vont plus à l’école, ne peuvent plus travailler, ne peuvent plus voir leurs amis. « C’est très grave parce que ces adolescents ne circuitent pas leur cerveau, n’apprennent pas à s’adapter à leur milieu, n’apprennent pas à socialiser. Là, la résilience sera difficile à déclencher parce que les adolescents ont 2 ou 3 ans pour prendre ce virage. »

  • Boris Cyrulnik est neuro-psychiatre.
  • Il est l’auteur de très nombreux ouvrages qui ont tous été des best-sellers, parmi lesquels, La nuit, j’écrirai des soleils.

EXTRAIT

Des âmes et des saisons<br/>
Boris Cyrulnik<br/>
Éditions Odile Jacob<br/>
304 pages
Photo courtoisie
Des âmes et des saisons
Boris Cyrulnik
Éditions Odile Jacob
304 pages

« À peine étions-nous arrivés au monde il y a 200 000 ans, que la violence, nécessaire pour échapper à la mort, a privilégié la force virile. Il a fallu dominer la nature, tuer les animaux, manger des êtres vivants. Il a fallu inventer des armes pour tuer, puis trouver des arguments pour donner une apparence raisonnable à cette violence créatrice et légitimer la domination exercée sur les femmes. La violence des hommes, associée à la fécondité des femmes, a apparemment assuré la survie de l’espèce humaine et son expansion sur la planète. Mais aujourd’hui ? Aujourd’hui, cette violence est devenue une malédiction, et la fécondité est réduite à la portion congrue. Depuis trois générations, nous vivons à peu près en paix, les femmes ne meurent plus en couches et les hommes au combat. Est-ce à dire que, bientôt, l’aventure humaine n’aura plus besoin d’être sexuée ? »

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