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Voir, entendre, comprendre

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Photo courtoisie, ICI Tou.tv

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Nous sommes tous différents. C’est la beauté de la race humaine. C’est aussi ce qui la rend parfois injuste, cruelle. Le monde n’est ni lisse ni homogène. Et la diversité n’est pas qu’une question d’ethnicité ou de genres. Elle se trouve aussi dans les classes sociales. Cette diversité qui met de l’avant une tranche de la population plus vulnérable a été mise en lumière dans M’entends-tu ? C’est aussi l’univers dépeint par Je voudrais qu’on m’efface. Regard sur une pauvreté qu’on ne devrait pas taire pour mieux lui tendre la main.

Alors que la troisième saison de M’entends-tu ? débarque à Télé-Québec, Pascale Renaud-Hébert, qui en est la coauteure en plus d’y incarner la coloc Karine, est fière d’avoir eu l’occasion d’aborder des thématiques importantes et d’avoir donné une voix à des gens qui n’en ont pas. « Ces femmes-là, elles existent partout, et comme société, on les ignore », remarque-t-elle. Cette unicité bien que confrontante est arrivée comme un ovni sur nos ondes, ce qui a été chaudement applaudi. 

Pascale Renaud-Hébert, Coauteure et actrice de <em>M’entends-tu ?</em>
Photo Martin Alarie
Pascale Renaud-Hébert, Coauteure et actrice de M’entends-tu ?

« À la base, Florence [Longpré – instigatrice de la série] a une grande sensibilité pour les gens marginalisés. À l’époque, l’offre télé était plus uniforme que maintenant. La pauvreté représente le quotidien de beaucoup de gens et n’était jamais représentée, sinon caricaturée. On voulait la dépeindre de façon humaine. Ceux qui vivent dans la pauvreté ne se disent pas en se levant : mon Dieu que je suis pauvre ! Ils rient, s’occupent de leur enfant, travaillent, ne se confortent pas dans un misérabilisme. Leur condition de vie ne définit pas qui ils sont. »

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Photo courtoisie, Laurent Guérin

Audace, confiance et bienveillance

La proposition qui paraissait audacieuse nous a frappés droit au cœur. « On parle souvent d’audace, mais je pense que ça prend de la confiance, poursuit l’autrice. La confiance d’un producteur et d’un diffuseur permet aux artistes d’aller plus loin. »

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Photo courtoisie, Télé-Québec

La précarité, le scénariste, réalisateur et producteur Eric Piccoli l’a côtoyée. Ses personnages dans Je voudrais qu’on m’efface sont ses voisins, ses amis. « Mes parents viennent de milieux pauvres et ont réussi à se tailler une place pour que je ne manque de rien. Ils ont toujours été aimants et généreux. Ma mère me disait : “Toi tu rentres à la maison et pendant que tu joues sur ton Nintendo, d’autres se font battre ou sont mal-aimés.” J’ai donc toujours eu ce désir d’avoir un impact et d’être pertinent. En braquant la caméra sur des gens en mode survie, j’ai la responsabilité de bien les traiter. »

Eric Piccoli, Réalisateur
Photo courtoisie, Priscillia Piccoli
Eric Piccoli, Réalisateur

C’est dans cet état d’esprit qu’il a adapté le roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette pour en faire une série puissante, brute et authentique qui illustre la dualité de la vie d’un quartier (Saint-Michel) sur lequel on devrait jeter un regard bienveillant. « Pour plusieurs un itinérant c’est l’image d’un gars à la barbe jaunie, comme s’il n’avait pas eu de vie avant d’être dans la rue, comme s’il n’avait pas de désir, d’avenir. Le piège est de le résumer à une équation simple. » Piccoli a donc fait ses recherches pour ne pas dépeindre les personnages en surface et s’assurer d’éviter des clichés. 

Recherche d’authenticité

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Photo courtoisie, ICI Tou.tv

Un mot revient souvent aux lèvres de Pascale et Éric : recherche. Pour montrer du vrai, il faut aller à la source. Des intervenants sociaux, des travailleurs de rues, des professeurs, des gens au cœur d’organismes communautaires. « Ils sont des pushers d’informations, » confirme Piccoli. Je voudrais qu’on m’efface suit le quotidien de trois adolescents issus de familles défavorisées vivant dans un immeuble sur le bord du Métropolitain. Menace d’éviction, analphabétisme, prostitution, violence conjugale, intimidation. Leur quotidien n’est pas jojo, mais tous trois ont des parents qui aspirent à mieux pour eux avec tout ce que ça implique comme inconfort, comme détresse et comme prouesse.

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Photo courtoisie, Télé-Québec

La recherche se fait aussi pour trouver les lieux idéaux où camper ces personnages. Guillaume Lonergan réalise la troisième et ultime saison de M’entends-tu ? « C’est important de montrer des univers différents. C’est ce qu’on aime des séries de Netflix ou de la BBC, et c’est ce que réussit M’entends-tu ? sans jamais tomber dans le misérabilisme. Nous avons tourné à Pointe-Saint-Charles, un quartier contrasté où l’embourgeoisement côtoie le côté plus populaire. Si on cache généralement les poubelles quand on tourne, ici, on a tendance à en ajouter. On a tourné beaucoup dehors et l’exercice était de montrer des lieux d’où se dégage une certaine poésie à travers le vécu. »

Construire les personnages

Le vrai vient aussi avec les mots. Ceux écrits comme on parle comme dans les scénarios de M’entends-tu ? Ou ceux parlés en créole dans un salon de coiffure haïtien ou marmonnés par des ados dans Je voudrais qu’on m’efface. Le vrai, c’est une approche quasi documentaire où certains gestes ne s’inventent pas. Le vrai est aussi dans le choix judicieux des acteurs. « Quand je parlais à Julie Perreault de son personnage [une prostituée], je lui disais : “T’as froid, t’es sur la dope, tu as la bouche pâteuse. Quand t’es habitué d’être invisible, tu ne parles pas fort” », explique Éric Piccoli. 

Marie-Charlotte Aubin, Directrice de casting
Photo courtoisie, Julie Artacho
Marie-Charlotte Aubin, Directrice de casting

L’authenticité est dans le choix de visages peu ou pas connus. Un travail exceptionnel de la directrice de casting de Je voudrais qu’on m’efface, Marie-Charlotte Aubin, qui déniche des perles rares auprès d’agents, des médias sociaux, d’écoles et de maisons de jeunes. « Le défi avec les ados est d’enlever toutes les couches qu’ils se mettent pour cacher leurs émotions, observe-t-elle. Même si avec Éric on avait décortiqué l’histoire derrière les personnages, les jeunes n’en avaient qu’une brève description. On voulait voir comment ils allaient jongler avec ça, ce qu’ils en avaient compris.  

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Photo courtoisie, ICI Tou.tv

« Les acteurs plus connus sont souvent approchés pour le même genre de rôle, dit-elle. Pourtant, la plupart des comédiens aiment être déstabilisés. Il faut être curieux, oser, leur laisser faire leur travail de création et ne pas laisser la notoriété prendre le dessus. » Des séries comme Je voudrais qu’on m’efface et M’entends-tu ? contribuent d’ailleurs à faire évoluer les discussions autour de la représentativité et de la diversité. 

Donner espoir

Guillaume Lonergan, réalisateur de <em>M'entends-tu?</em>
Photo courtoisie, Christian Blais
Guillaume Lonergan, réalisateur de M'entends-tu?

Malgré la dureté du milieu, les deux séries ouvrent la porte à l’espoir. « Florence et Pascale ont voulu ramener la drôlerie dans la troisième saison de M’entends-tu ? La lumière est différente. C’est la saison de l’espoir, du rêve, de la renaissance. Les filles changent, veulent s’en sortir que ce soit par l’amour, l’éducation, » note Guillaume Lonergan. Une note nécessaire pour la coauteure Pascale Renaud-Hébert. « Quand tu touches le fond, il faut trouver comment rebondir. »

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Photo courtoisie, ICI Tou.tv

« C’est important qu’il y ait de l’espoir, confirme Éric Piccoli. On dépeint un quartier comme un truc qui a échappé à notre société, mais il y a des travailleurs de rue, des professeurs, des intervenants qui font des miracles. Quand on en parle aux nouvelles, ça devient “eux autres”, mais ce sont des gens, des familles, des dommages collatéraux. Ces jeunes-là sont les citoyens de demain. Si on ne fait rien, on s’en prive. » Dans sa volonté d’être pertinent, il vient sensibiliser et ébranler le téléspectateur. Espérons qu’il rejoigne aussi nos dirigeants. Ces gens, il faut qu’on les voie, qu’on les entende, qu’on les écoute.