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Les Hells Angels et la mafia derrière un projet de casino à Kanesatake

Les autorités craignent que l’entreprise sur la réserve autochtone serve à blanchir de l’argent

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Un projet de maison de jeu lié au crime organisé sur le territoire de Kanesatake inquiète vivement les autorités policières et municipales.

Notre Bureau d’enquête a appris que ce casino devrait être érigé sur des terrains appartenant à la réputée narcotrafiquante Sharon Simon, non loin de la résidence de celle qu’on surnomme « la reine de Kanesatake », sur la Simon Road, et de plusieurs commerces de vente de cannabis.

Le projet de casino sur la réserve de Kanesatake serait situé sur ce terrain près de la résidence de la narcotrafiquante Sharon Simon.
Capture d'écran
Le projet de casino sur la réserve de Kanesatake serait situé sur ce terrain près de la résidence de la narcotrafiquante Sharon Simon.

Des opérateurs de machinerie lourde y faisaient du déboisement lors du passage d’une de nos équipes, jeudi dernier.

Des opérateurs de pelle mécanique s’affairaient, jeudi dernier, sur des terrains en bordure de la Simon Road.
Photo Martin Alarie
Des opérateurs de pelle mécanique s’affairaient, jeudi dernier, sur des terrains en bordure de la Simon Road.

Photo Martin Alarie

En plus de Mme Simon, des gros noms du crime organisé se profileraient derrière ce projet sur la réserve mohawk, selon nos sources.       

  • Martin Robert, que la police considère comme le plus influent membre québécois des Hells Angels. Il est aussi le gendre de Sharon Simon.       
  • Stéphane Plouffe, un Hells Angels du chapitre montréalais. La police le dit très proche du clan Rizzuto.       
  • Leonardo Rizzuto, fils du défunt parrain Vito Rizzuto. Il serait un des leaders de la mafia italienne.       
  • Et Stefano Sollecito, que la police considère également comme l’une des têtes dirigeantes de la mafia.               

Écoutez la chronique de Jean-Louis Fortin, directeur du Bureau d'enquête de Québecor, au micro de Geneviève Pettersen

Argent sale

Selon nos informations, ce sujet chaud a récemment alimenté des discussions lors d’une réunion regroupant des hauts gradés et enquêteurs membres des principales escouades de lutte au crime organisé québécois.

Les policiers redoutent que les motards et la mafia se bâtissent « leur » maison de jeu pour y faciliter le blanchiment des profits de leurs activités criminelles.

En novembre, notre Bureau d’enquête révélait d’ailleurs que des dirigeants de la mafia et des motards comptaient parmi les plus gros joueurs au Casino de Montréal. 

Ils profitaient même de privilèges, bien que l’établissement était au fait de la provenance douteuse des sommes misées (voir autre texte plus bas).

De plus, les forces de l’ordre s’inquiètent d’une hausse marquée de la criminalité qu’une telle entreprise pourrait entraîner dans la communauté de Kanesatake et des environs, notamment en matière de violence, d’extorsion et de prêts usuraires.

Un maire s’y oppose

« Ça m’inquiète énormément et je ne veux pas que ça voie le jour », a déclaré le maire d’Oka, Pascal Quevillon.

Il réclame même la création d’une brigade policière spéciale pour s’attaquer à la criminalité chez ses voisins de la réserve de Kanesatake qui, dit-il, ont peur de circuler dans les rues de leur propre communauté le soir venu.

« Ça prend une escouade de type S.W.A.T., spécialisée dans le crime organisé, pour la sécurité de la communauté de Kanesatake et pour celle d’Oka et de Saint-Placide », a avancé le maire Quevillon. 

  • Écoutez l'entrevue du maire d'Oka, Pascal Quevillon, avec Sophie Durocher sur QUB Radio :   

Le grand chef de Kanesatake, Serge Simon, s’est dit au courant de ce projet de casino, mais il a préféré ne pas le commenter pour l’instant. 

LES 5 DERRIÈRE LE PROJET  

SHARON SIMON

63 ans

Photo courtoisie

  

  • Surnommée « la reine de Kanesatake »       
  • Condamnée à 50 mois de pénitencier pour gangstérisme, trafic de stupéfiants, blanchiment d’argent et possession d’un AK-47 en 2007       
  • Sa fille Annie s’est mariée avec le Hells Angels Martin Robert en 2018       
  • Sa résidence de 1,5 million $ a été rasée par un incendie d’origine suspecte en janvier 2020               

STEFANO SOLLECITO

53 ans

Photo d’archives, Martin Alarie

  

  • Fils du défunt chef intérimaire de la mafia Rocco Sollecito       
  • Considéré par les policiers comme l’un des nouveaux dirigeants de la mafia       
  • Il a joué pour près de 2,5 millions $ au Casino de Montréal en 2014 et 2015       
  • Acquitté de gangstérisme en 2018               

MARTIN ROBERT 

46 ans

Photo d'archives, Agence QMI

  

  • Surnommé « Marty »       
  • Considéré par les policiers comme le plus influent membre des Hells Angels au Québec        
  • Condamné à 10 ans pour complot de meurtre dans l’opération SharQc       
  • Fastueux mariage au centre-ville de Montréal en présence de nombreux acteurs du crime organisé le 1er décembre 2018               

STÉPHANE PLOUFFE

52 ans

Photo courtoisie

  

  • Surnommé « Fess »       
  • Membre des Hells Angels depuis 1999       
  • Condamné à 3 ans pour trafic de cocaïne dans l’opération Printemps 2001 et à 11 ans pour complot de meurtre dans l’opération SharQc       
  • Célébrant du mariage de son ami et Hells Angels Martin Robert en 2018, la police le dit aussi très proche du clan Rizzuto               

LEONARDO RIZZUTO

51 ans

Photo d'archives, Agence QMI

  

  • Avocat       
  • Fils du défunt parrain de la mafia Vito Rizzuto       
  • Considéré par les policiers comme l’un des nouveaux dirigeants de la mafia       
  • Acquitté d’accusations de gangstérisme, de possession d’armes et de cocaïne en 2018 et en 2019              

« Les casinos sont susceptibles d’être exploités par des criminels qui cherchent à blanchir les produits de leurs crimes », prévenait le Service canadien de renseignements criminels (SCRC) dans un rapport en 2020.

Au moins 18 groupes du crime organisé au pays, dont la mafia et les Hells, utilisent les casinos ou le jeu illégal en ligne (casinos virtuels et paris sportifs) pour blanchir leur argent sale, selon le SCRC. 

Des intérêts dans un casino au soleil  

Des documents financiers saisis au domicile d’un de ses leaders démontrent que la mafia montréalaise mise depuis longtemps sur l’exploitation de casinos.

L’implication du clan Rizzuto dans une maison de jeu de Saint-Domingue, capitale de la République dominicaine, a été soulevée dans le projet d’enquête Magot, qui visait plusieurs têtes dirigeantes du crime organisé québécois en 2015, a constaté notre Bureau d’enquête. 

L’une des cibles de l’enquête était Stefano Sollecito, alors considéré comme le chef des opérations de la mafia montréalaise, chez qui les policiers ont mené une perquisition le 19 novembre 2015.

Parmi les documents qu’ils ont saisis, on note des relevés de plusieurs transferts électroniques de fonds totalisant près de 450 000 $, identifiés comme des « paiements à JP pour des dépenses », entre janvier et mai 2014.

Facture

Entre autres, on a relevé une facture de plus de 156 500 $ US entourant le retrait et le transport de 188 appareils de loterie vidéo du Casino Dreams, situé à Santo Domingo.

Le nom de M. Sollecito n’apparaît pas sur ces papiers saisis chez lui, mais celui de Gianpietro Tiberio, alias « JP », s’y retrouve.  

D’après l’enquête, M. Tiberio a été envoyé par le clan Rizzuto comme « partenaire d’affaires » dans ce casino en République dominicaine, supposément par le défunt parrain Vito Rizzuto, décédé en décembre 2013. 

Certains suspects dont les conversations ont été interceptées par écoute électronique durant le projet Magot ont laissé entendre que « JP » Tiberio aurait « perdu beaucoup d’argent » dans cette affaire, a témoigné en cour le sergent détective François Lambert, mentionnant un montant de trois millions $.

La poursuite a mis en preuve une conversation où Loris Cavaliere, l’ex-avocat du clan Rizzuto déclaré coupable de gangstérisme à la suite de cette enquête, disait : « Après le décès de Vito [Rizzuto], je pense que le casino en République dominicaine a fait banqueroute ».  

Des dirigeants du clan Rizzuto, dont Sollecito, ont aussi été enregistrés en train de dire qu’ils n’avaient plus confiance en Tiberio et qu’il fallait le « tasser ». Ce dernier n’a pas été accusé dans le projet Magot. 

Enquête sur le crime organisé au Casino de Montréal  

Plusieurs membres du crime organisé ont été observés au Casino de Montréal dans les dernières années. Certains y avaient même droit à des privilèges comme des chambres d’hôtel ou des soupers au restaurant.

En février, le ministère des Finances a octroyé un contrat de 300 000 $ à la firme Deloitte pour faire des vérifications au sujet du blanchiment d’argent, du prêt usuraire et des mesures prises par les maisons de jeux et casinos du Québec. Ce contrat faisait suite à une série de reportages de notre Bureau d’enquête.

On y révélait notamment que Stefano Sollecito, l’un des leaders de la mafia montréalaise, était l’un des plus gros joueurs du Casino de Montréal avant sa fermeture liée à la pandémie.

Cadeaux

En 2014 et 2015, il y a dépensé 2,5 millions $ selon des déclarations faites par le Casino lui-même à un organisme fédéral, le CANAFE, chargé de la lutte au blanchiment d’argent. 

Cela n’a pas empêché la maison de jeu de lui offrir plusieurs cadeaux, comme elle le fait avec ses plus gros joueurs.

Stefano Sollecito était si habitué à ces petites attentions, qu’il n’hésitait pas à appeler lui-même au casino pour demander des gratuités en chambre d’hôtel ou en repas au restaurant.

Plusieurs criminels

D’autres leaders du crime organisé ont fréquenté la maison de jeux de l’île Notre-Dame, dont le fils de Vito Rizzuto, Leonardo, ainsi que le « parrain des gangs de rue » Gregory Wooley et le Hells David Lefebvre.

Dans le cadre de l’enquête Colisée sur la mafia montréalaise, les policiers avaient également découvert que l’un des lieutenants de l’organisation, Francesco Del Balso, avait joué pour huit millions $ au Casino

Selon les informations de notre Bureau d’enquête, il avait recommencé à fréquenter l’endroit l’an dernier après sa sortie de prison.