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L’envers de la médaille du télétravail

Des impacts importants sur l’organisation des villes, le transport et l’économie sont à prévoir

Coronavirus - Covid-19
Photo d'archives, Martin Chevalier

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Le télétravail, particulièrement dans la fonction publique, a modifié bien des aspects de nos vies. Est-ce que ce phénomène est là pour de bon ? Le Journal a consulté plusieurs intervenants qui évoquent les bienfaits, mais aussi les inconvénients de cet exode des fonctionnaires qui ont délaissé leur bureau en ville. 

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Des inquiétudes pour les centres-villes  

La rue Notre-Dame, à Montréal, désertée par les autos et les piétons au mois d’avril 2020.
Photo d'archives, Martin Chevalier
La rue Notre-Dame, à Montréal, désertée par les autos et les piétons au mois d’avril 2020.

Est-ce que la COVID et le départ des fonctionnaires vers la campagne signeront l’arrêt de mort des centres-villes ou seront une occasion de les faire prospérer davantage ? Les experts ne s’entendent pas sur la question. Pour Danielle Pilette, de l’UQAM, le cœur des villes souffrira grandement de cette crise. Les villes centres ont beaucoup à perdre du phénomène actuel et seront moins prospères, selon elle. « Les villes vivent beaucoup de la tarification qu’elles imposent aux gens qui habitent à l’extérieur », expose la chercheure. Son collègue, Jean-Philippe Meloche, ne croit pas à la désertion des centres-villes ; il croit plutôt que les ministères y concentreront leurs activités, quitte à délaisser des bureaux en banlieue. Concernant le télétravail, il estime qu’il y aura un retour du balancier et que les travailleurs retourneront au bureau, ne serait-ce qu’à temps partiel. Diane Gabrielle Tremblay, de la TELUQ, estime que la lune de miel des fonctionnaires qui se sont trouvé un endroit bucolique pour travailler pourrait s’achever à la fin de la pandémie. C’est « sympathique pendant un moment », dit-elle, mais on voudra à un moment donné retrouver plus de diversité et un milieu de travail. 

La catastrophe pour les restaurateurs  

François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association des restaurateurs du Québec, devant la terrasse du Messina, à Longueuil.
Photo Agence QMI, Joël Lemay
François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association des restaurateurs du Québec, devant la terrasse du Messina, à Longueuil.

Le milieu de la restauration appréhende les conséquences de la crise actuelle qui s’étaleront sur des mois et même des années. Pour François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association des restaurateurs du Québec, « le télétravail a un impact majeur. Ça modifie le portrait de l’activité commerciale des centres urbains ». Plusieurs établissements positionnés près des tours de bureaux, comme sur la Grande Allée, à Québec, subissent l’absence des fonctionnaires de plein fouet. Certains songent même à déménager leurs pénates en banlieue pour se rapprocher de leur clientèle délocalisée. « À Montréal, on assiste déjà à ça. Au centre-ville, il y a un exode des familles vers les banlieues. Si les tours de bureaux sont vides, il y a des gens qui vont se poser la question si ça vaut la peine de payer 60 000 $ au centre-ville un local qui n’a plus de clients autour. » M. Meunier estime que le gouvernement, comme employeur, a un rôle à jouer pour éviter la dévitalisation des cœurs urbains. « On va faire mourir les centres-villes si on laisse aller ça. On va déconstruire des artères commerciales, on va se retrouver avec des locaux vacants. [...] Le gouvernement est un employeur important et il doit faire partie de la réflexion. » 

Les parcs de stationnement écopent  

Les fonctionnaires qui désertent les tours de bureaux ont donné un dur coup aux locateurs d’espaces de stationnement. Les pertes de revenus ont été considérables. « Il y a eu plusieurs annulations qui ont été faites de la part de fonctionnaires », commente Bruno Godin, directeur général par intérim à la Société parc-auto du Québec (SPAQ). « C’est clair que ça affecte les revenus. » M. Godin a vu des diminutions tant dans ses abonnements mensuels que dans la vente de billets journaliers. Par exemple, à Québec, sur la colline Parlementaire, avec la chute des activités culturelles, les usagers des stationnements étaient beaucoup moins nombreux, illustre-t-il. « Il y a des choses qui vont revenir avec le temps, mais il y a des choses qui sont durables, comme le télétravail ». C’est pourquoi son organisation s’est attelée à modifier son offre pour s’ajuster à cette nouvelle normalité. La SPAQ offrira désormais des abonnements à moins de cinq jours par semaine, un abonnement de type à la carte, qui permet un nombre prédéterminé d’utilisations du stationnement ou une carte que deux abonnés peuvent se partager. La pandémie a mis à mal les finances de la SPAQ, mais ne menace pas la survie de l’organisation, indique son PDG. 

Doit-on freiner les dépenses de transport collectif ?  

La Ville de Québec et le gouvernement provincial se sont entendus dans le dossier du tramway
Illustration courtoisie
La Ville de Québec et le gouvernement provincial se sont entendus dans le dossier du tramway

Les fonctionnaires qui travaillent dans les bureaux du centre-ville sont de grands utilisateurs du transport collectif. Doit-on ralentir les mégaprojets de transport comme le tramway à Québec et le Réseau express métropolitain, avec l’implantation du télétravail ? Les experts sont divisés. Ces projets seront toujours utiles, selon Jean-Philippe Meloche, professeur à l’UQAM. « Ce qu’on sait, c’est que l’augmentation du télétravail n’est pas accompagnée d’une diminution de la congestion. » Les gens n’arrêtent pas de se déplacer. Ils le font plutôt à d’autres moments et pour d’autres raisons. Pour Danielle Pilette, de l’UQAM, la manière de bâtir les infrastructures de transport structurant lourd est à revoir. « On se pose de plus en plus de questions sur l’opportunité de ces modes de transport très lourds que sont le REM et même le tramway », expose-t-elle. Ce qu’il faut, selon Mme Pilette, c’est une meilleure desserte par autobus, avec des bus légers, électriques. « Les grandes structures de transport collectif ne doivent plus nécessairement être centrées sur le centre-ville. » Diane-Gabrielle Tremblay de la TELUQ est d’avis qu’il ne faut pas arrêter les grands projets de transport, mais elle estime qu’il ne faut pas non plus en ajouter tant qu’on n’aura pas mesuré l’impact du télétravail et de la nouvelle organisation du travail après la pandémie. 

L’appel de la montagne  

Le maire de Stoneham, Claude Lebel, constate l’engouement pour les municipalités au nord de la ville de Québec.
Photo Stevens LeBlanc
Le maire de Stoneham, Claude Lebel, constate l’engouement pour les municipalités au nord de la ville de Québec.

L’exode des citadins, fonctionnaires et autres vers la montagne et les grands espaces est indéniable. C’est le phénomène auquel assiste le préfet de la MRC de la Jacques-Cartier et maire de Stoneham, Claude Lebel. La région, qui compte neuf municipalités situées au nord de la ville de Québec, est en effet envahie par les nouveaux ménages, dit-il. « C’est phénoménal. Les droits de mutation sont en explosion. Les gens ont un appel pour nos régions, et ce, toutes municipalités confondues. Les gens envahissent notre territoire, à notre plus grand plaisir. C’est un engouement pour la région. » Les nouveaux arrivants sont attirés par la villégiature et la possibilité de faire du télétravail. Le préfet Lebel estime que sa municipalité peut accueillir à moyen terme les nouveaux venus. « On a une marge de manœuvre pour accueillir. » Sur son territoire, quelque 400 terrains sont disponibles pour la construction d’habitations. Mais il souligne qu’il faudra éventuellement des investissements supplémentaires, notamment pour accroître la capacité de l’usine de traitement des eaux. En contrepartie, les nouveaux résidents devront s’attendre à des taxes de secteur. « Les gens devront comprendre qu’il y a un coût et qu’on doit adapter nos usines de traitement. J’ai confiance que les gens vont continuer à être attirés par nos zones. » 

Attention à l’attrait des propriétés éloignées  

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Photo d'archives, Agence QMI

Cette demeure en campagne qui vous fait rêver de télétravailler avec vue sur les champs de blé pourrait ne pas être un si bon investissement à long terme, avertissent les courtiers immobiliers du Québec. « Le télétravail fait en sorte que les gens ne sont plus obligés de chercher une propriété près du lieu de travail, où c’est plus cher », note Charles Brant, directeur du service de l’analyse du marché, à l’Association professionnelle des courtiers immobiliers du Québec. Il remarque un exode vers les banlieues et même vers les régions éloignées. Mais les ménages pourraient perdre au change quand la pandémie sera derrière nous, croit-il. « Le télétravail a ses limites. Il va y avoir un retour de balancier parce que les centres-villes vont rester des centres d’échanges, de synergie, là où tous les services sont situés. » À ce moment-là, la frénésie entourant les propriétés de villégiature risque d’être retombée. Et les familles seront peut-être prises pour revendre à perte, estime le spécialiste. « On anticipe des pertes financières pour les ménages qui vont avoir fait ce choix sur un coup de tête. Ceux qui ont fait le choix de vivre dans des lieux isolés sont à risque de perte potentielle de valeur de leurs actifs. »

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