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La popularité de Joe Biden au beau fixe

La popularité de Joe Biden au beau fixe
Photo AFP

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À l’approche du centième jour de sa présidence, le taux d’approbation de Joe Biden se maintient à des niveaux jamais atteints par son prédécesseur.

Au moment de prendre le pouvoir en 1933, Franklin Delano Roosevelt avait promis un train de mesures sans précédent pour ses 100 premiers jours. Il n’a pas déçu et, depuis ce temps, on accorde beaucoup d’importance à la performance des présidents américains dans la période initiale de leur administration. Joe Biden atteindra, vendredi, le seuil des 100 jours et il n’a pas chômé non plus. Au moins en ce qui concerne l’appui populaire, on peut dire qu’il passe le test.

Une nette majorité d’approbations

En observant la courbe d’évolution du taux d’approbation de Joe Biden, trois constats sautent aux yeux. D’abord, même s’il y a une certaine variabilité entre les sondages, la tendance est restée relativement stable, avec un taux d’approbation qui oscille entre 52,5% et 55,1% et un taux de désapprobation entre 34,0% 40,9%, selon la moyenne des sondages compilés par FiveThirtyEight.

La popularité de Joe Biden au beau fixe
Capture d'écran, FiveThirtyEight

Cette stabilité fait contraste avec une certaine volatilité habituellement observée en début de mandat, ce qui s’explique, entre autres, par la plus grande polarisation de l’électorat. Les Américains sont plus fermement campés dans leurs attitudes qu’ils l’ont longtemps été et il y a beaucoup moins de mouvements dans ce genre de mesures que par le passé.

Deuxièmement, l’opinion est majoritairement favorable à Biden. Si son taux d’approbation est un peu inférieur à celui de Barack Obama pour la même période, il se compare à ceux obtenus par plusieurs autres présidents relativement récents, de Ronald Reagan à George W. Bush. C’est de bon augure pour l’actuel président.

Troisièmement, le taux d’approbation de Biden est nettement supérieur à celui de son prédécesseur immédiat en début de mandat. En effet, selon l’indice de FiveThirtyEight, le meilleur score d’approbation de Donald Trump (47,8%, voir ici) avait été atteint dans sa toute première semaine et il a rapidement chuté pour ne jamais revenir au-dessus de 46%. Bref, même à son plus bas, le taux d’approbation de Biden est plus élevé que le meilleur taux jamais obtenu par Trump.

Pourquoi cette popularité de Biden?

On pourrait se contenter de dire que la raison majeure de la popularité de Joe Biden est qu’il n’est pas Donald Trump. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout.

D’abord, Biden fait mieux auprès des membres du parti opposé et des indépendants que son prédécesseur. Il est aussi remarquable que, selon les sondages, l’appui à Biden va de 87% à plus de 95% chez les démocrates. Cet appui quasi unanime étonne quand on considère que l’aile gauche du parti et les partisans de Bernie Sanders étaient plutôt tièdes à l'idée de se rallier à la candidature de Biden en 2020 et que le parti a une tradition de discorde. Faut-il rappeler que Donald Trump ne manquait jamais de se gargariser en public avec son taux d’approbation du même ordre chez les républicains?

On trouve des indications plus fiables de la source de l’approbation de Biden lorsqu’on examine les détails de l’approbation pour chacun des principaux domaines d’intervention de sa présidence, surtout les champs considérés comme prioritaires par les électeurs: la pandémie de COVID-19, l’économie et l’emploi. Comme le montrent les résultats d’un sondage Ipsos (15 avril), l’approbation de la performance de Biden est la plus élevée pour les enjeux que les gens priorisent. 

La popularité de Joe Biden au beau fixe
Capture d'écran, FiveThirtyEight

La popularité de Joe Biden au beau fixe
Capture d'écran, FiveThirtyEight

On observe la même tendance dans un autre sondage détaillé mené par l’Institut Pew. En plus de noter un taux d’approbation de 59% pour Biden, Pew observe que le public est nettement plus positif dans l’évaluation de la performance de l’administration pour gérer la production et la distribution des vaccins qu’elle ne l’était pour l’administration précédente.

Quant au programme d’aide de 1900 G$ adopté sans un seul vote républicain au Congrès, Pew observe un taux d’approbation d’environ 67%, y compris 35% de républicains.

Le domaine le plus problématique pour Biden est celui de l’immigration. L’immigration illégale continue d’être considérée comme un enjeu prioritaire pour une bonne partie de la population et la performance de l’administration Biden dans ce domaine est jugée plutôt sévèrement par l’opinion. Pas étonnant que les républicains consacrent une bonne partie de leur énergie à souligner les difficultés rencontrées par l’administration Biden à la frontière sud suite à un afflux de réfugiés, avant même que la nouvelle administration ne puisse effectuer des changements dans ce domaine.

Éviter les erreurs du passé

Normalement, la période de «lune de miel» dont bénéficie un nouveau président en début de mandat s’explique en partie par la volonté de certains législateurs du parti d’opposition de s’associer aux initiatives les plus populaires de la nouvelle administration. Ce n’est certainement pas le cas cette fois-ci. Le discours républicain à ce titre est un peu déroutant. D’une part, les républicains réclament que les démocrates fassent preuve de bipartisme et, d’autre part, la totalité des républicains finissent presque toujours par s’opposer à tout ce que proposent les démocrates.

Le président Biden arrive assez bien à naviguer ces eaux troubles pour quelques raisons assez claires. Premièrement, en contraste évident avec son prédécesseur, le ton de son discours reste toujours celui de la conciliation. Une pluralité d’Américains reconnaissent d’ailleurs, selon les sondages, que le climat politique s’est considérablement assaini dans les 100 derniers jours. Il reste toutefois beaucoup de chemin à parcourir sur ce plan, alors que des chaînes d’information comme Fox News continuent d’alimenter les divisions.

Deuxièmement, le programme interventionniste du président Biden est généralement assez bien perçu dans l’opinion et l’équipe de communication de la Maison-Blanche s’efforce de maintenir l’attention sur les enjeux prioritaires aux yeux du public tout en évitant de s’enfoncer dans de stériles querelles idéologiques ou partisanes. En bref, la stratégie de communication de Biden consiste à faire ce que le public demande et à s’organiser pour que le public le sache. Selon les mots de Biden lui-même, on peut mieux juger du caractère bipartisan d’une initiative en sondant les volontés du public républicain qu’en comptant les votes des législateurs républicains au Congrès.

Cela mène à la raison la plus importante qui explique le relatif succès de Biden à ce jour et qui en amène plusieurs à croire qu’il parviendra peut-être à faire passer son programme massif d’infrastructures en dépit de la résistance des républicains, alors que la plupart des initiatives comparables de son ex-patron Barack Obama avaient échoué.

Est-ce parce que Joe Biden est plus fin politicien que Barack Obama? Pas nécessairement, mais on peut certes dire qu’il a appris des erreurs de ce dernier. Par exemple, au moment de l’adoption d’un plan de relance pour contrer la crise en 2009, Obama avait fait des pieds et des mains pour présenter un programme équilibré, qui intégrait la plupart des priorités républicaines et tempérait volontairement les ardeurs de la gauche démocrate. Résultat? Malgré toutes les courbettes consenties par l’administration Obama, presque aucun républicain n’a bougé en faveur du plan de relance.

Biden ne répétera pas ce genre d’erreur. En fait, il tient pour acquis que les républicains du Congrès s’opposeront en bloc à tout ce qu’il propose, mais il n’en est pas moins sensible aux demandes des électeurs républicains modérés, sachant que s’il livre la marchandise, les électeurs seront au rendez-vous.

Comme il l’a démontré dans le cas du plan sauvetage COVID, Biden est déterminé à inclure dans ses plans certaines des priorités des républicains, mais sans faire de compromis à l’avance sur les priorités de son propre parti. De toute façon, pour gagner la totalité des votes démocrates au Congrès dont il a absolument besoin pour faire passer quoi que ce soit, surtout ceux de la poignée de sénateurs dits modérés, Biden devra nécessairement présenter un plan équilibré qui plaira à une bonne partie des électeurs républicains et indépendants.

Biden arrivera-t-il à remonter beaucoup plus haut et à entraîner dans son sillage suffisamment d’appuis pour consolider ses majorités au Congrès en 2022? C’est trop tôt pour le dire, mais il part d’une position enviable et si les États-Unis parviennent à vaincre la pandémie pour de bon et à reprendre le chemin de la prospérité économique, ce scénario n’est pas exclu.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et responsable de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM.