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Libre comme un «truckeur»

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Un nouveau livre de Serge Bouchard, c’est l’assurance d’un plaisir de lecture. Cette fois-ci, le plus que sympathique anthropologue a décidé de donner une nouvelle vie à ses observations sur les camionneurs du Nord-Ouest québécois, qu’il a côtoyés de près pour les fins de sa recherche universitaire en ethnologie, de novembre 1975 à octobre 1976, l’âge d’or du camionnage avec les grands travaux de la Baie-James.  

<b><i>Du diesel dans les veines<br/>
La saga des camionneurs du Nord</i></b><br/>
Serge Bouchard (avec Mark Fortier)<br/>
Éditions Lux
Photo courtoisie
Du diesel dans les veines
La saga des camionneurs du Nord

Serge Bouchard (avec Mark Fortier)
Éditions Lux

Et pour les besoins de sa cause, l’étudiant s’est mis à aimer les camions, comme il l’avait fait auparavant pour la taïga et ceux qui y habitent, les Innus. Il a ainsi rencontré une vingtaine de camionneurs au long cours, passé avec eux 80 jours sur la route, 1800 heures dans les cabines et 80 heures dans les terminus et garages, parcouru 11 000 kilomètres et englouti un nombre incroyable de frites, de hamburgers et de steaks lors des arrêts. Il est rapidement devenu leur ami et confident.

Qui sont ces grands dieux des routes, « rois de la glace et de la poussière, du crachin et de la poudrerie, de la boue et du gravier », ces fiers nomades, ces « truckeurs » solitaires qui parcourent des milliers de kilomètres de route, beau temps, mauvais temps, à bord de machines rutilantes et puissantes, qui, à l’époque, avaient pour noms Kenworth, White Freight-liner flat nose, Mack classique, Western Star, Ford 6000, Peterbilt, etc., s’éreintant et se désâmant « sur des chemins impossibles, enneigés, glacés, empoussiérés ? Le mot “ergonomie” n’était pas encore inventé, l’inconfort était au rendez-vous. » N’empêche, les héros du transport s’adaptaient rapidement à la mécanique de leur véhicule.

Selon Bouchard, le camionneur participe à l’élaboration d’une culture propre, façonnant seul dans son habitacle sa propre conception du monde, du temps et de l’espace, et de ses relations aux autres. La route est tout pour le camionneur, mais elle est différente de celle qu’on rencontre aux États-Unis, paradis de l’autoroute. Au Québec, majoritairement, la route est traditionnelle, à deux voies de sens contraires. « Les truckeurs s’y retrouvent plus près les uns des autres. Ils s’y voient, s’y reconnaissent, s’y surveillent et s’y fréquentent. » Cette proximité, dit-il, est à l’origine de la « tribu des camionneurs ».

Pour le camionneur de longue distance, la route n’est surtout pas une ligne entre deux points, elle est plutôt sans fin : « La route est bornée mais infinie... » Le camionneur vit dans le recommencement perpétuel et il doit accepter ce défi pour pouvoir poursuivre sa route. Son circuit ne prendra fin qu’avec sa propre fin. 

L’immobilité

Le pire ennemi du « truckeur » est indéniablement l’immobilité. S’il ne roule pas, c’est la catastrophe. La vie perd son sens. Aussi doit-il éviter de se trouver pris dans un goulot d’étranglement, une impasse, une souricière. Par contre, l’entrepôt et le terminus sont des arrêts obligatoires. « C’est un mauvais quart d’heure à passer », confie l’un de ces camionneurs à l’anthropologue. Car il faut rendre des comptes à un patron qui n’existe pas quand on est seul dans son camion. Ce qui n’empêche toutefois pas les camionneurs de crâner entre eux, d’être « baveux comme des crapauds et beaux comme des papes ».

Le chapitre sur les « truck stops », ces aires de restauration rapide, de repos, de rencontres et de discussions, est particulièrement savoureux. Les « truckeurs » y ont leurs habitudes. Entre deux cafés, ils en profitent pour refaire le monde. Le rôle de la serveuse y est primordial. « La “bonne waitress” a le sens de la répartie. Elle a de l’esprit ainsi qu’un sens inné de l’autorité ; c’est elle qui mène le jeu et contrôle ses amis les truckeurs lorsqu’ils ont tendance à aller trop loin. » Certaines « waitresses » reconnaissent même les camionneurs au son de leur moteur. 

À travers ses mille et une anecdotes, Serge Bouchard recrée un monde qui, malgré les progrès technologiques, est demeuré inchangé. Le transport des marchandises est toujours au centre de nos besoins essentiels. 

Après la lecture de cet ouvrage, le monde des camionneurs n’aura plus de secret. 

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BRÈVE HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION TRANQUILLE

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Martin Pâquet et Stéphane Savard
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La Révolution tranquille, que les auteurs situent entre 1959 — la fin des années Duplessis et l’arrivée au pouvoir du Parti libéral, quelques mois plus tard — et 1983 – la fin du modèle étatique et l’arrivée du néolibéralisme avec l’adoption par le Parti québécois de la loi 111, dite « loi matraque » – a marqué l’imaginaire de plusieurs générations. Cette période charnière de notre histoire a été le théâtre d’un véritable tsunami politique et culturel auquel ont participé des milliers de femmes et d’hommes du Québec, avec l’espoir et les rêves que font jaillir les débuts d’un temps nouveau. On plonge donc avec délectation dans ce bref essai qui nous fait revivre les moments forts de cette période exaltante où, pendant une vingtaine d’années, tout semblait possible. Cet ouvrage offre aussi l’occasion de se questionner sur l’héritage de la Révolution tranquille, « son patrimoine transmis au sein de la société québécoise, sa place dans l’histoire ». 


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