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Violence conjugale: «Ma liberté est à zéro»

Il arrive que des femmes qui fuient un conjoint violent partent
Photo Diane Tremblay Caroline Hallé, intervenante post-séparation à la Maison Denise-Ruel, raconte qu’il arrive que des femmes qui fuient un conjoint violent partent si vite qu’elles n’ont que leurs vêtements sur le dos. Les maisons d’hébergement peuvent les dépanner grâce à des dons de vêtements et de meubles.

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Même si elles trouvent le courage de quitter un conjoint violent, les femmes continuent de vivre dans la peur. La privation de liberté se poursuit bien au-delà de la séparation, comme a pu le constater Le Journal, qui a joint un groupe de discussion de la Maison Denise-Ruel, dans la région de Québec. Voici quelques témoignages poignants que nous avons entendus. Les prénoms ont été changés par mesure de sécurité. Certains détails ont été omis volontairement pour protéger les participantes.

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« AUSSI BIEN ÊTRE EN PRISON, JE ME SENTIRAIS PLUS EN SÉCURITÉ »

Plusieurs stratégies passent inaperçues auprès de la Direction de la protection de la jeunesse, des juges, des policiers et des professionnels, mais elles ont un but en commun : accroître le contrôle. Avec l’école à la maison durant le confinement, les enfants en garde partagée se promènent d’un foyer à l’autre en trimbalant leur appareil électronique. Des participantes ont rapporté que des pères ont réussi à espionner leur ex en piratant l’appareil de leur enfant. « J’ai demandé à l’école de bloquer l’ordinateur qu’ils nous ont prêté parce que j’ai encore la crainte qu’il mette quelque chose dedans. La liberté, il n’y en a plus jamais après avoir été sous l’emprise de quelqu’un comme ça. Aussi bien être en prison, je me sentirais plus en sécurité. Ma liberté est à zéro. Jamais je ne passe la porte sans me demander s’il sait ce que je fais ou si je vais le croiser en ville. La COVID-19 leur a donné une panoplie d’armes de plus contre nous », a dit Isabelle. 

« NE FAITES PAS UNE RUPTURE TOUTE SEULE. LE RISQUE EST TELLEMENT ÉLEVÉ »

« C’est autour de la séparation que le niveau de dangerosité est le plus élevé pour les femmes. Les féminicides des dernières semaines le confirment. On sait que le pic, c’est toujours quand le conjoint sent qu’il va la perdre, explique Micheline Dumas, intervenante à l’externe à La Jonction pour elle. Le risque est plus grand de parler de rupture quand elles sont avec le conjoint. Il faut d’abord qu’elles se mettent en sécurité, qu’elles viennent en hébergement ou qu’elles aillent dans leur famille pour que la poussière retombe et qu’elles soient au moins en sécurité. Avec le confinement, ce n’est pas facile de déménager et de trouver un autre logement. Plus que jamais, il faut être vigilantes. Ne faites pas une rupture toute seule. Le risque est tellement élevé. Il ne faut pas hésiter à aller chercher de l’aide. Il ne faut pas banaliser les crises et les violences. C’est un problème de société, et ce n’est certainement pas juste nous, les femmes, qui allons résoudre ce problème de violence là. » 

Les femmes qui trouvent refuge à la maison de transition Denise Ruel obtiennent la sécurité, du soutien et de l’aide pour répondre aux besoins les plus urgents.
Photo Diane Tremblay
Les femmes qui trouvent refuge à la maison de transition Denise Ruel obtiennent la sécurité, du soutien et de l’aide pour répondre aux besoins les plus urgents.

« ON EST ASSASSINÉES PAR CHARITÉ »

Le problème « n’est pas juste la violence des hommes », rappelle Alicia.

« C’est que les femmes acceptent cette violence-là. Les femmes ne se respectent pas. Elles ne s’aiment pas. Les femmes ont appris à pardonner, à justifier, à accepter. On est assassinées par charité », lance-t-elle.  

« Mon ex pense qu’il a encore le contrôle sur moi. Je ne sais pas ce qu’il va advenir. Je suis venue ici avec la peur. C’est la société qui me dicte d’avoir peur. J’ai l’impression que la peur n’est pas du bon côté actuellement. C’est eux qui devraient avoir peur. Il faut s’affirmer pour dire que ce n’est plus acceptable », ajoute la mère qui a vécu dans le cycle de la violence conjugale pendant de nombreuses années. 

Pourtant, les femmes ne devraient pas avoir à se cacher. 

« Ce ne sont pas elles, les criminelles, mais on les enferme dans la peur », déplore Caroline Hallé, intervenante post-séparation à la Maison Denise Ruel, une maison qui aide les femmes à reprendre le contrôle sur leur vie après avoir fui leur milieu de vie violent. 

« Je suis horrifiée. Je me trouve tellement chanceuse de ne pas avoir eu d’enfant avec lui », affirme Julie, qui brise le silence en prenant la parole à son tour. 

« ON VIT AVEC UNE ÉPÉE DE DAMOCLÈS AU-DESSUS DE NOS TÊTES »

Après avoir participé à la marche contre la violence conjugale le 2 avril dernier, Isabelle s’est dite « choquée » de voir que l’irréparable se produit encore. Elle aurait espéré que les choses changent. 

« On n’a même pas eu aucun signe que le gouvernement nous avait entendus », dit-elle. 

« Quand on veut être courageuse, aller au bout et dire : “ça suffit”, on court le risque de devenir la 11e victime la semaine prochaine. C’est un risque réel, et c’est ce qui nous fait souvent reculer.
On vit avec une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. C’est toujours ça », confie Nathalie. 

Les drames récents ébranlent non seulement les victimes, mais aussi celles qui leur viennent en aide. 

« Ce que je vis, c’est de l’impuissance. Il y a plein de choses qui me parlent, mais il n’y a rien de concret qui arrive. Il n’y a pas de porte qui s’ouvre pour protéger les victimes. Ça, je trouve ça extrêmement difficile. Ça me rentre dedans de dire qu’en 10 semaines, il y a 10 femmes qui ont perdu la vie et que ça pourrait être n’importe qui d’entre nous. Ça m’atteint », poursuit Mireille Noël, une intervenante de la Maison Denise-Ruel.


SI VOUS AVEZ BESOIN D’AIDE

SOS violence conjugale
www.sosviolenceconjugale.ca
1 800 363-9010 — 24/7