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Le fond des choses : qui dit vrai?

Le fond des choses
Photo courtoisie Le fond des choses
Thomas Desaulniers-Brousseau
Les Herbes rouges
294 pages

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L’affaire Jutra, réinventée, incite un jeune homme à aller au bout de lui-même : le chemin sera déroutant.

Le fond des choses est un premier roman, mais avec quelle maîtrise il est mené ! On croit qu’il va dans une direction et sitôt l’auteur Thomas Desaulniers-Brousseau nous mène ailleurs.

Il foisonne de personnages, mais se concentre sur le narrateur. Et il transforme la réalité en fiction tout en assumant que la fiction soit aussi une réalité.

Ainsi de ce scandale révélé par le narrateur-journaliste : une victime témoigne des agressions répétées qu’un grand artiste, aujourd’hui décédé, lui a fait subir lorsqu’il était enfant. La référence est limpide : c’est l’affaire Claude Jutra.

Mais, pour les fins du roman, le cinéaste est devenu peintre, s’appelle Michel S. Painchaud, et l’éminente personnalité qui prend sa défense en chronique est un homme, pas une femme. 

Du jour au lendemain, tout ceci transforme le narrateur en vedette à interviewer. Quant à l’artiste désormais classé pédophile, les conséquences sont immédiates : tant son œuvre que son nom sont renvoyés aux oubliettes.

Cette expérience donne envie au narrateur-journaliste d’en tirer un roman où il remonterait sa vie pour expliquer pourquoi il a plongé dans cette histoire. 

Mais stop, changement de registre ici. Rendus là dans le roman, ne soyez pas dupes, lectrices et lecteurs ! Sachez que le narrateur n’est pas journaliste. C’est d’ailleurs lui qui nous le dit : puisque c’est lui qui raconte, il aurait pu se présenter autrement. Comme traducteur, par exemple.

Quant à ses amis Christophe et Étienne, il a été tenté de les fondre en un seul personnage. Et sa meilleure amie Odile, vous croyez vraiment qu’elle existe ? 

Ainsi Desaulniers-Brousseau se joue-t-il de nos perceptions ; il fait même apparaître un Thomas Brousseau un peu trop impressionné par celui qui a révélé les sales dessous du grand peintre Painchaud !

Fausse transparence

On se promène donc entre une histoire inventée et un narrateur fictif qui se regarde écrire, en commentant son texte à mesure. « Je me devance », dit-il quand il saute trop vite d’un fait à l’autre.

Cette fausse transparence nous happe complètement, au point d’oublier qu’elle est aussi une construction, très habile, du véritable auteur !

Mais, sous ce jeu formel, il s’agit bel et bien d’explorer le fond des choses. Comment, en parlant des autres, c’est soi-même que l’on cherche à découvrir. Comment méchants et victimes débordent des cases auxquelles on les assigne. Comment on choisit ce que l’on met de l’avant et ce que l’on tait.

Comment une amitié s’éteint au fil du temps, ou comment elle se transpose mal des lieux de travail aux invitations à la maison.

Et puis, la sexualité, monde trouble qui ouvre à tant d’interprétations. Comment distinguer qui nous attire vraiment ? Quand donc une relation dérape-t-elle ? 

Couche par couche, c’est au fond la solitude humaine que Desaulniers-Brousseau tente ainsi de cerner. Et quoi de mieux que la fiction, que l’on arrange à volonté, pour capter l’insaisissable ?