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Le Québec champion des médicaments

Le manque d’accessibilité à la thérapie en cause, selon des experts

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Le Québec est le plus grand consommateur de médicaments utilisés pour traiter la santé mentale, au pays. Une donnée inquiétante, estiment plusieurs experts, qui n’est pas étrangère au « grand problème » d’accessibilité à la thérapie, surtout depuis le début de la pandémie.

De 2017 à 2020, le nombre de prescriptions de comprimés provenant des quatre classes de médicaments utilisés en santé mentale, soit les antidépresseurs, anxiolytiques, antipsychotiques et psychostimulants, est en constante hausse au Québec. Et c’est chez nous que l’on en consomme le plus par habitant. En 2020, ce sont un peu plus d’un milliard de comprimés qui ont été prescrits en santé mentale au Québec.

Au Québec, ce sont les antidépresseurs, désormais utilisés pour traiter des problèmes anxieux, en plus de la dépression, qui connaissent l’augmentation la plus constante, depuis quatre ans. 

Surprescriptions, diagnostics trop rapides et accès difficile à la thérapie, la médication devient donc « la solution la plus rapide et rassurante » pour traiter les troubles de santé mentale. C’est du moins l’avis d’experts interrogés par Le Journal.

« Il y a beaucoup de gens en détresse. Certains [psychiatres et psychologues] doivent même fermer leur liste d’attente, puisque ce n’est même plus réaliste de mettre quelqu’un sur la liste », déplore Annick Vincent, psychiatre spécialisée en trouble du déficit de l’attention (TDAH).

Pas toujours la solution

« Souvent, les évaluations se font dans des contextes où l’on n’a pas suffisamment le temps, la disponibilité de tous les professionnels pour arriver à faire des évaluations vraiment complètes pour confirmer un diagnostic. La pandémie a d’ailleurs donné une plus grande difficulté à ce niveau-là », affirme pour sa part le Dr André Luyet, psychiatre et directeur général du Collège des médecins.

Pourtant, pour certains troubles de santé mentale, la médication n’est pas toujours la solution, affirme le Dr Luyet. « Dans des troubles d’adaptation, qui peuvent parfois se changer en dépression légère, le médicament n’a pas beaucoup d’importance à jouer. [...] Est-ce qu’on surdiagnostique des problèmes de santé mentale ? C’est possible. Est-ce qu’on surmédicalise pour des difficultés d’adaptation dans certains contextes de vie ? C’est possible aussi », dit-il.

Problème de surprescription

Pour sa part, l’Association des médecins psychiatres du Québec dit qu’il y a un problème de surprescription de médicaments en santé mentale, exacerbée par la pandémie.  

Le porte-parole Olivier Farmer rappelle par ailleurs que les psychiatres demeurent très « minoritaires » dans la « masse » de prescriptions psychiatriques. « On voit les patients qui ont eu beaucoup de médications et notre travail c’est de clarifier le diagnostic et souvent, d’enlever des médicaments ».

CE QUE TRAITE CHAQUE CLASSE DE MÉDICAMENTS EN SANTÉ MENTALE   

Antidépresseurs : Dépression et anxiété.

Anti-psychotiques : Psychose, hallucinations, schizophrénie, dépression, trouble bipolaire, anxiété très sévère et troubles du sommeil.

Psycho-stimulants : Problèmes de l’attention, hyperactivité et comportements impulsifs. Peuvent aussi être prescrits pour dépression sévère ou des problématiques alimentaires comme l’hyperphagie boulimique (impulsions alimentaires incontrôlables).

Anxiolytiques : Anxiété et crise de panique.

Tous ces médicaments donnent de meilleurs résultats, lorsque combinés à une thérapie.

La pandémie pointée pour justifier la hausse  

Les Québécois consomment de plus en plus d’antidépresseurs, qui ont connu la plus forte hausse l’an dernier, en raison de la pandémie, estiment des experts.

« On a vu une fluctuation des antidépresseurs avec les vagues [de COVID-19] », relate Benoit Morin, président de l’Association québécoise des pharmaciens propriétaires (AQPP). 

« Je vois une augmentation du stress et de l’anxiété, c’est remarquable à quel point ça ne va pas en s’améliorant », poursuit-il.

« Il y a beaucoup de symptômes dépressifs et anxieux à cause du contexte », ajoute pour sa part Gaétan Roussy, vice-président de l’Association des psychologues du Québec.

Ainsi, en 2020, les Québécois ont consommé plus de 525 millions de comprimés d’antidépresseurs, une hausse de 7,3 % par rapport à l’année précédente.

Anxiété généralisée

La grande consommation de ces médicaments s’explique aussi notamment par le fait qu’ils sont désormais préférés aux anxiolytiques, pour traiter différents troubles anxieux. 

Une « bonne nouvelle » estiment pharmaciens et médecins, alors que les anxiolytiques peuvent occasionner plus de dépendance et d’effets secondaires indésirables.

« J’ai vu plus de jeunes à qui on a prescrit des antidépresseurs pour contrôler l’espèce de perte de contrôle que certains ont vécu avec la pandémie, au niveau de la capacité à gérer l’anxiété. Que ce soit les mamans à la maison, au travail, la peur de tomber malade, l’anxiété a vraiment été un enjeu depuis un an et ça se traduit par des prescriptions d’antidépresseurs », affirme M. Morin.

« Pas normal »

Outre la pandémie, la présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, Christine Grou, croit que ces chiffres révèlent un « problème de santé dans notre société ». 

« Habituellement, quand on a un problème de santé, plus on médicamente, moins on devrait voir le problème. Avec la dépression, c’est le contraire. Plus il y a de prescriptions, plus il y en a. Ce n’est pas normal. Il y a donc d’autres facteurs sur lesquels on devrait travailler », soutient Mme Grou.