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Le théâtre aux temps du corona

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Jeudi, 22 avril, fin d’après-midi. Il fait triste à Montréal. Le vent fouette le visage et l’été trop bref de la semaine précédente n’a laissé que des jonquilles frileuses et des bourgeons transis par la bordée de neige de la veille.

Nous allons au Rideau Vert. Maryse avec enthousiasme. Elle n’a jamais vu Le vrai monde ?, une « vieille » pièce de Michel Tremblay. Je la suis sans hâte. Ce n’est pas que je connaisse la pièce par cœur, mais le théâtre aux temps du corona ne m’enchante guère. Deux heures sans entracte, vissé à un siège inconfortable, dans une salle presque vide, un masque de procédure sur le nez, ce n’est pas mon idée du théâtre. Encore moins d’une première.

Le théâtre, ce sont des amateurs fébriles qui attendent les trois coups en discutant des comédiens à l’affiche ou de la dernière pièce de Tremblay qu’ils ont vue chez Duceppe ou au TNM. Quelques blasés aussi, gourmands comme moi, qui savourent déjà ce qu’ils mangeront au restaurant après le spectacle.

À une vraie première, les lumières du foyer n’en finissent plus de clignoter et la sirène s’essouffle à rameuter les retardataires. À la fin, ils entrent dans une salle dont les spectateurs, assis au coude à coude, ont déjà raréfié l’air. Manteaux, sacs à main et sacs à dos encombrent les rangées. Quel que soit le théâtre, on est toujours en « économie ». Heureusement, l’envolée dans l’univers du dramaturge dure rarement plus d’une heure et demie.

UNE BIZARRE DE PREMIÈRE

Aujourd’hui, rien ne ressemble à une première. D’abord, il fait plein jour quand nous traversons la rue Saint-Denis pour nous rendre au Rideau Vert. Seuls quelques spectateurs font la queue, à bonne distance l’un de l’autre. Maxime Valcourt, l’infatigable camelot de L’Itinéraire, est au poste, mais il n’ose s’en approcher. J’aperçois les quatre portes numérotées, que mentionnait le courriel de la responsable des communications donnant le mode d’emploi sanitaire de la première. Gardées entrouvertes par des sacs de sable, les portes laissent découvrir dans la pénombre un gros flacon-pompe de désinfectant posé sur un banc. On a l’impression de pénétrer dans un lieu interlope.

Au parterre, d’énormes chaînes blanches interdisent une rangée de sièges sur deux. Une cinquantaine de spectateurs attendent dans un silence exemplaire. Je tourne la tête et vois entrer furtivement Pierre Karl Péladeau et sa compagne Pascale Bourbeau. Au même moment, ce qui est fort à propos, la voix enregistrée de Denise Filiatrault salue le généreux patronage de Québecor et livre les dernières consignes avant le décollage.

MES VAINES APPRÉHENSIONS

Le rideau s’ouvre sur Isabelle Drainville, Michel Charette et Charli Arcouette, qui incarnent la vraie famille de Claude, dramaturge en devenir. Il lui opposera tout à l’heure François Chénier, Madeleine Péloquin et Catherine-Audrey Lachapelle, sa famille inventée. 

Je quitte ma réalité pandémique pour m’envoler vers le monde de Tremblay. Dans le silence de cette salle dépeuplée, j’ai l’impression d’avoir les acteurs juste pour moi. Comme jadis Louis XIV devant qui on jouait en privé Racine ou Corneille. La sobre mise en scène d’Henri Chassé, la musique rare de Jean Gaudreau et le calme de l’auditoire jettent sur la pièce une lumière nouvelle. Comment Tremblay a-t-il pu, il y a 35 ans, présager le cri des femmes d’aujourd’hui et leur urgence de rompre le silence ? 

Mes appréhensions étaient vaines. Même au temps du coronavirus, j’ai vu que le théâtre peut rester un spectacle vivant dont on sort comblé.