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Malaise face au déploiement de l’armée en pleine protestation sociale

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Le recours aux militaires face à des manifestations contre la politique du gouvernement en Colombie suscite des craintes dans ce pays peu habitué à la protestation sociale et traumatisé par des décennies de guerre interne.

Aux côtés du commandant de l’armée de terre, le président de droite Ivan Duque a annoncé samedi le recours à l’«assistance militaire» pour combattre «ceux qui par la voie de la violence, le vandalisme et le terrorisme prétendent effrayer la société».

Des journalistes de l’AFP avaient toutefois déjà constaté la présence de soldats durant les manifestations, initiées le 28 avril contre un projet de réforme fiscale.

Pour Eduardo Bechara, professeur de politiques publiques à l’université Externado, «cette mesure a été perçue par les citoyens comme une militarisation», voire une «répression».

Après 60 ans d’un conflit qui persiste, en dépit de l’accord de paix de 2016 avec l’ex-rébellion des FARC, les gouvernements, traditionnellement conservateurs, sont plus accoutumés à gérer la guerre dans les campagnes que des manifestations urbaines.

Ces derniers jours, les troubles qui ont marqué certaines des manifestations, pour la plupart pacifiques, se sont soldés par au moins 19 morts, selon le Défenseur du peuple, entité publique de protection des droits.

Le ministre de la Défense, Diego Molano, a fait état de plus de 800 blessés et de centaines de commerces vandalisés.

L’armée a été déployée dès vendredi à Cali, troisième ville du pays. Le ministre y avait alors annoncé le renfort de 700 militaires contre les «organisations criminelles» qui, selon lui, orchestrent les troubles.

Étouffer la protestation

Sous la pression des manifestations, le président Ivan Duque a retiré son projet, il a promis un nouveau texte et le ministre des Finances a démissionné.

Le Comité national de grève, qui rassemble les secteurs protestataires, maintient la mobilisation pour contraindre le gouvernement à changer de politique, en pleine crise économique aggravée par la pandémie de COVID-19.

Selon Ariel Avila, sous-directeur de la fondation Paix et réconciliation, en ayant recours à l’armée, les autorités tentent d’intimider les manifestants.

«C’est la même vieille stratégie de toujours qui vise à faire se terrer les gens. C’est un message pour éteindre les protestations», estime ce chercheur.

Les maires d’opposition de Bogota et de Medellin, deuxième ville du pays, ont rejeté la proposition. Mais des soldats patrouillent quand même dans les rues de la capitale sur ordre présidentiel.

Le nombre total d’effectifs déployés n’a pas été communiqué.

La Colombie compte 266 606 militaires et 157 820 policiers sous commandement du ministère de la Défense, selon des chiffres officiels.

Le déploiement militaire intervient alors que la police est dans l’œil du cyclone. En septembre dernier, elle avait réprimé des mobilisations contre la brutalité de ses agents, faisant une douzaine de morts et plus de 500 blessés.

La Cour suprême de justice avait alors ordonné au ministère de la Défense de présenter des excuses pour ces excès et de réviser les méthodes des forces de l’ordre.

Ces jours-ci, plusieurs ONG, des organisations internationales et l’opposition ont dénoncé une répression disproportionnée.

L’ONG colombienne Temblores a fait état de 940 cas d’abus et a indiqué que «la mort de huit manifestants présumément attaqués par des policiers» faisait l’objet d’une enquête.

Le bureau local de l’ONU pour les droits de l'homme a exprimé sur Twitter sa «préoccupation» pour les victimes, et la Commission interaméricaine des droits de l'homme a exhorté l’État à faire la lumière sur l’implication de la force publique dans des attaques, dont des abus sexuels.

De son côté, le gouvernement n’a admis que deux morts liés aux manifestations, ceux d’un civil et d’un policier.

Retour dans le passé

Envoyer les militaires dans les rues représente «un risque terrible», car ils sont plus habitués à combattre des groupes armés à feu et à sang, souligne Ariel Avila.

«C’est une riposte excessive [...] qui va aggraver le nombre de morts», avertit-il.

Pour Florent Frasson-Quenoz, expert en sécurité internationale, cette décision, à un an de la présidentielle, est liée à l’«électorat de droite dure» qui vote pour le Centre démocratique (CD, au pouvoir).

C’est un retour à la politique de la «main de fer» de l’ex-président Alvaro Uribe (2002-2010), mentor de M. Duque, durant sa lutte contre les guérillas de gauche.

Twitter a censuré vendredi l'un de ses messages où il appelait la force publique à «utiliser ses armes pour défendre son intégrité, pour défendre les personnes et les biens [...] du terrorisme vandale».

Pour l’analyste Eduardo Bechara, le gouvernement et ses alliés devraient «repenser la sécurité dans un cadre de référence» distinct de celui du conflit armé.