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Le Québec entre santé et maladie

STOCKQMI
Photo d’archives, Agence QMI

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Il y a une vingtaine d’années, le magazine Elle avait publié un sondage sur les questions qui préoccupaient ses lectrices.

Or, les résultats au Québec auprès des lectrices, dont l’âge moyen se situait dans la trentaine, estomaquèrent la direction du magazine à Paris. Car les Québécoises plaçaient la santé (donc la maladie) avant l’amour, le travail, l’amitié et l’égalité des sexes. 

Devenu premier ministre du Québec en 1996, Lucien Bouchard lors d’une tournée à travers le Québec fut surpris devant l’obsession des Québécois pour leur santé : « Le Québec ressemble à un gros hôpital », avait-il lancé avec humour devant les médias.

Aujourd’hui, c’est peu dire que la pandémie a plongé tant de Québécois dans une anxiété exacerbée au fil des mois. Cette peur de la maladie et de la mort est palpable. Et la tragédie qui a frappé les CHSLD, faisant près de 10 000 morts, a décuplé notre obsession collective.

Ma petite Rose, qui aura 4 ans dans une semaine, m’a tenu il y a un mois des propos qui m’ont renversée. « Tu es vieille, toi, grand-maman ? » « Oui », ai-je répondu. « Tu as vécu beaucoup d’années, mais il t’en reste encore ? Moi, je ne veux pas que tu meures », a-t-elle ajouté en sanglots. 

J’étais dévastée en la prenant dans mes bras. Mais elle s’est ressaisie, car elle avait, à l’évidence, réfléchi. « Moi, je suis une petite fille, j’ai pas beaucoup d’années, mais je vais grandir durant longtemps et j’ai peur de la mort », a-t-elle crié en ravalant ses larmes. « Mais je veux pas mourir, parce que j’aime beaucoup, beaucoup vivre. » J’ai réussi à sourire. Puis, elle a dit comme si de rien n’était : « On peut manger un popsicle ? Moi, à l’orange et toi, aux cerises ! »

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On apprenait mardi que la moitié des employés du réseau de la santé souffre de détresse psychologique. À l’hôpital Sainte-Justine, nombre de petits patients sont atteints de troubles psychologiques et physiques divers reliés au climat morbide, car ils n’échappent pas à l’angoisse des adultes qui les entourent. 

Or, non seulement la pandémie a envahi nos vies au quotidien, mais les médias présentent des faits divers plus horribles les uns que les autres. 

Même les détails les plus sordides ne nous sont pas épargnés et nous plongent dans les abysses des dérèglements de l’être humain. 

Car la monstruosité et la perversité sont inscrites dans la nature humaine. On arrive alors à comprendre les gens qui refusent désormais de s’exposer aux médias, surtout aux médias sociaux, ces dynamiteurs des institutions démocratiques reposant sur des valeurs humanistes.  

Nous sommes tous marqués par le confinement et le couvre-feu, car c’est une sorte d’emprisonnement, presque l’anti-vie. N’oublions pas aussi que la majorité des Québécois n’a pas connu les guerres comme les Européens et, bien sûr, les habitants du Moyen-Orient. Nous ne sommes pas habitués aux contraintes de cette pandémie mondiale. 

Notre peur de disparaître comme peuple expliquerait, plus ou moins inconsciemment, une partie de nos angoisses personnelles face à la maladie et à la mort. C’est comme si nous vivions notre lente minorisation en tant que francophones comme une maladie incurable.