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Évoquer les ancêtres est loin d'être un scandale

Quebec
Photo Stevens LeBlanc François Legault

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Il n’y a pas que la mauvaise blague de François Legault sur un chanteur anti-loi-21 qui a provoqué l’ire, lors de la conférence de presse sur la loi 96, jeudi.

Un ami (qui existe vraiment, j’insiste) n’en revenait pas que le premier ministre ait déclaré : « On doit ça à nos ancêtres. Et notre langue, bien, c’est au cœur de ce qu’on est comme nation. Donc, soyons fiers de cette belle histoire. »

Mon ami trouva la vision trop « défensive », axée sur « protection » : « C’est le projet de loi les belles histoires des pays d’en haut ! »

Excessif

La critique me semble excessive. Au moins en partie.

D’abord, évoquer les ancêtres est loin d’être un scandale. À notre époque de présentisme exacerbé, où notre hypermodernité se croit absolument supérieure aux époques qui l’ont précédée, évoquer le passé, non pas pour le condamner, mais pour y trouver une filiation, a un je-ne-sais-quoi de contestataire.

Car se situer dans un continuum est nécessaire pour tout être humain. Contrairement à ce qu’on pense, cela fait vibrer bien des jeunes ayant saisi que nous naissons dans un monde plus vieux que nous.

Ernest Renan, dans un célèbre texte « Qu’est-ce qu’une nation » de 1882, écrivait — de manière un peu lyrique certes — qu’elle « suppose un passé », mais qu’« elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est [...] un plébiscite de tous les jours. »

Dés-ethniciser

Je concède une chose à mon ami. Le premier ministre aurait eu intérêt à insister sur un fait crucial : la loi 101, que le projet de loi 96 viendra renforcer, avait pour objectif de dés-ethniciser la langue française au Québec. Et ça a réussi en grande partie.

Avec elle, le PQ de René Lévesque voulut justement « partager » le français avec les nouveaux arrivants. Cesser de le voir comme la propriété exclusive des CFC (Canadiens français catholiques) ; ce à quoi le Dominion tend d’ailleurs à nous renvoyer. Une langue n’est pas un trait génétique. Elle s’apprend, se perd.

À la décharge de François Legault d’ailleurs, soulignons que son « appel » à s’unir pour le français fut lancé « à tous les Québécois, peu importent les générations, peu importe de quelle région ils viennent, peu importent leurs origines, quand ils sont arrivés ici ».

En 1998, j’avais traduit avec délectation un texte par lequel l’expert canadien du multiculturalisme Will Kymlicka prenait entre autres la défense du projet québécois — dont la loi 101 est le cœur — face à ses critiques myopes à l’étranger qui n’y voyaient que volonté de replis.

« Loin de tenter de préserver quelque forme de pureté raciale, les nationalistes québécois cherchent activement à convaincre des personnes d’autres races, cultures et croyances de se joindre à eux, de s’intégrer, de se marier avec eux et de les aider à construire une société moderne, pluraliste, distincte (francophone) au Québec. »

Le français comme un creuset. Est-ce encore possible ? Le Canada peut-il l’accepter ? Le projet de loi 96 me semble en tout cas une expression forte du fameux plébiscite dont parlait Renan. Et le gouvernement Legault aurait intérêt à mettre cet aspect en avant.