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Dévorantes dérives

Mukbang
Photo courtoisie Mukbang
Fanie Demeule
Tête dure
224 pages
2021

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Bien des jeunes connaissent le phénomène, leurs aînés peut-être pas, mais après le récit de Fanie Demeule, les mukbangs n’auront plus de secrets pour personne... Mais resteront troublants !

Pour vraiment comprendre la culture du numérique, il faut y plonger. La littérature, faite de phrases et de pages qui se succèdent, ne rend pas le vertige des couches sans fin du monde du web.

Alors Fanie Demeule a fait preuve de créativité. Mukbang, son troisième roman qui a internet pour scène, est ponctué de codes QR : il y en a quasiment à toutes les pages ! Ils mènent à des vidéos, des reportages, des films, des définitions, des chansons, des GIF..., même à un de ses précédents romans !

On se dit qu’on n’ira pas voir tous ces hyperliens, que ça rajoute trop au temps de lecture, que le roman se lit très bien sans ces détours. Mais on se laisse prendre parce qu’ils servent parfaitement le propos et qu’ils pimentent d’un humour ironique et apprécié la sombre histoire racontée.

Voix multiples

Cette histoire, c’est celle de Kim Delorme. Née à l’époque de l’émergence des écrans, elle était toute petite que déjà elle leur trouvait bien plus d’intérêt qu’à la vie en chair et en os. 

Jeune adulte, son destin s’impose : elle sera influenceuse. Son truc à elle : les mukbangs, soit la consommation d’aliments présentée en ligne comme un spectacle.

Elle ne créera rien d’aussi léché que ce qui vient de Corée du Sud, où le phénomène est né (et un QR pour en lire la genèse, et d’autres pour voir de véritables et célèbres et incroyables mukbangeuses à l’œuvre !). Néanmoins, elle est déterminée à détrôner Misha Faïtas, « la » mukbangeuse du Québec.

Kim met donc celle-ci au défi, fixant des objectifs invraisemblables d’ingestion de calories en un seul repas. De quoi nous stupéfier.

Or, ce que la littérature permet, et auquel le numérique, même dans toute sa richesse, ne donne pas accès, c’est de comprendre pourquoi Kim agit ainsi. À quoi pense-t-elle, à quoi se compare-t-elle, à quoi se raccroche-t-elle ? C’est là l’apport de Demeule.

Celle-ci dessine donc un incisif portrait de société, où le désir de notoriété vient nourrir de bien curieux exploits applaudis par des foules anonymes. La solitude en est le pendant. Et pourtant, quand le drame arrive, c’est l’entourage qui écope. Car on est toujours lié à quelqu’un.

D’ailleurs, les protagonistes du récit prendront la parole à tour de rôle : Kim bien sûr, mais aussi sa mère, sa cousine, le propriétaire du resto de son dernier repas... Défilent aussi les commentaires, dithyrambiques ou assassins, toujours l’excès !, des réseaux sociaux.

On est donc plongés dans un monde faux qui a pourtant sa réalité, tout comme la réalité ne manque pas d’étrangeté.

Demeule décrit avec ingéniosité ces univers. Et elle nous fait passer de l’un à l’autre avec une telle aisance que ça devient l’ultime démonstration du récit : le monde a déjà changé. Bien plus qu’on ne le craint.