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Nous sommes à l’époque de la vulgarité

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Le mythique Frère Untel, Jean-Paul Desbiens, s’était insurgé il y a soixante ans contre le joual, cette maladie infantile du français au Québec, qui s’attaque à la structure de la langue, la pilonne et la rend impuissante à véhiculer les idées. 

« Quand on parle joual, on pense joual », avait décrété ce clerc intellectuel aux pieds enracinés dans le sol québécois. Il a terminé sa vie seul après avoir été accablé par l’Église et par une bourgeoisie de gauche nationaliste, qui lui en a voulu d’avoir décrié la pauvreté intellectuelle du Québec. 

De nos jours, nous sommes sous l’emprise d’une mode selon laquelle il est de bon ton de parler vulgairement. Donc, pour paraphraser feu le Frère Untel, quand on parle vulgairement, on pense vulgairement. 

Alors on sacre. Ce n’est plus affaire de milieu social et de niveau de scolarité. On crisse et on câlisse, de l’université à tous les lieux de culture, en passant par le monde des affaires. Pas une série télévisée n’y échappe. Ni un talk-show. Il y a même des émissions d’information où des « lettrés » lâchent quelques jurons, histoire de ne pas trahir le « peuple ».

Nouvelle tendance

Dans le monde artistique, à quelques exceptions près, dont Robert Lepage, les créateurs s’éclatent dans le soubassement de la vulgarité. Je ne parle pas ici des personnages qu’ils ont créés, dont le peuple exige qu’ils s’expriment dans leur langage, mais des scénaristes eux-mêmes, qui balancent des jurons et autres descriptions scatologiques en public. 

La vulgarité alimente depuis des décennies le monde des humoristes à l’exclusion de ceux qui n’en font pas leur fonds de commerce, malgré le succès que cela peut rapporter. Pour être cynique, il faut noter que parmi les humoristes, les plus grossiers, les plus scatologiques et les plus mal embouchés sont aussi ceux qui se sont le plus enrichis. Et cela inclut quelques femmes. Eh oui !

La vulgarité est payante et elle plaît, car elle joue un rôle d’exorcisme. C’est un défouloir, et sa vogue indique que les sentiments négatifs, la haine, la vengeance, la jalousie, les frustrations sexuelles, l’humiliation sont ainsi nourris.  

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Défense du français

Défendre le français, certes, mais comment le faire sans se poser la question, « mais quel français ? » Le français relâché, grossier, déconstruit dans sa syntaxe et contaminé par l’anglais ? À quoi sert une politique de la langue, que ce soit la loi 96 ou la loi 101, si la qualité de la langue parlée et écrite n’est pas remise à l’honneur ? 

Que penser des enseignants qui s’expriment comme des charretiers ou comme tant de personnages grossiers de séries ultras populaires, ou pire, comme certains humoristes socialement toxiques ? Comment peut-on décrocher un emploi d’enseignant si le français écrit n’est pas maîtrisé ? 

S’étonne-t-on de la qualité du français d’immigrants relativement récents dont ce n’est pas la première langue mais qu’ils ont appris selon les règles de l’art ? Connaissons-nous beaucoup d’entre eux qui sacrent, qui jurent et qui n’ont à la bouche que des mots en « m » ? 

Comment pouvons-nous imposer notre langue aux autres, nous qui la massacrons au fil des années ? Nous aimons parler constamment de notre fierté, mais ne devrions-nous pas plutôt rougir de honte ?