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Percée du livre audio au Québec: des comédiens d'ici deviennent la voix des écrivains

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Photo Agence QMI, Joël Lemay « Mon travail est de livrer des émotions et des mots. Pour moi, la lecture de livres audio fait partie intégrante de mon métier. »
— Larissa Corriveau

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Avez-vous déjà écouté un livre ? C’est la nouvelle mode chez nous. Très populaire depuis plusieurs années dans les marchés anglophones occidentaux, le livre audio, un format littéraire passe-partout, a profité de la pandémie pour réaliser sa première percée significative au Québec. Le Journal a voulu documenter son essor en parlant aux comédiens qui les enregistrent, en donnant la parole aux éditeurs et producteurs de même qu’aux consommateurs.  

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Les comédiens québécois ont trouvé une nouvelle façon de raconter des histoires : enregistrer des livres audio. En prêtant leurs voix aux écrivains, ils donnent une nouvelle vie à leurs bouquins. Même si l’expérience semble banale, il s’agit pour eux d’un nouveau défi, même pour les narrateurs les plus expérimentés, et ils s’arrachent les auditions pour obtenir des contrats.

Karine Vanasse qui lit du Margaret Atwood. Ingrid Falaise, Patrice Godin, Larissa Corriveau, Raymond Cloutier, Chantale Fontaine, Émile Proulx-Cloutier, Patrick Labbé, Rachel Graton, Catherine Brunet, Amélie B. Simard, David Savard, Sébastien Ricard et des dizaines d’autres. La liste des comédiens qui se prêtent au jeu de s’enfermer de longues heures dans un studio pour lire un livre à voix haute, et en faire bénéficier un tout nouveau public, est très longue.

« C’est une variation du travail d’interprétation qui est super intéressante, explique Larissa Corriveau, qui brille comme actrice dans Toute la vie. Quand les livres audio ont gagné en popularité, il y a quelques années, j’avais dit à mon agente que j’aimerais vraiment en faire. »

Ingrid Falaise confie qu’elle a « tout fait » pour avoir le contrat de narration de Pieds nus dans la gravelle, qui raconte une histoire de maternité, après avoir narré les deux tomes de son livre Le Monstre.

« Je me suis vraiment donnée pour cette audition, dit-elle. C’est un livre qui est immensément touchant, qui m’avait déjà bouleversée. Je savais que j’allais vivre un moment en lisant ce livre-là. » 

Ingrid Falaise rapporte que les comédiens s’arrachent les contrats pour les livres audio. « On passe des auditions sur des plateformes comme Voilà Casting, explique-t-elle. Il peut y avoir plusieurs dizaines de comédiens et narrateurs qui veulent faire la même audition. C’est beaucoup de comédiens. » 

Star-système en développement

Larissa Corriveau est une narratrice appréciée des éditeurs, affirme Marie-Ève Groulx, directrice de la diffusion chez Vues et Voix, premier diffuseur et producteur de livres audio au Québec. 

« Chaque fois que j’envoie son casting, elle est choisie par les éditeurs, dit-elle. Instinctivement, elle est une très bonne lectrice. La voix est assez posée, le rythme est bon, on sent une certaine émotion, mais qui est suggérée, parce qu’il faut laisser l’auditeur se faire un cinéma mental. »

Mme Groulx estime même qu’on pourrait voir émerger un star-système du livre audio au Québec. 

Selon Arnaud Foulon, vice-président aux Éditions Hurtubise, le choix du narrateur est important. Engager une personnalité publique peut contribuer à faire mousser les ventes. « Quelqu’un qui aime un artiste, il va être enclin à se procurer ce livre-là en audio, ce qu’il n’aurait peut-être pas fait nécessairement », dit-il.

Christian Jetté, aux Éditions de L’Homme, concède que l’auditeur aime avoir un « attachement affectif » pour la personne qu’il écoutera pendant plusieurs heures. Il affirme que le livre audio le plus populaire de sa maison d’édition est Ghetto X, narré par Patrice Robitaille, celui-là même qui incarnait Victor Lessard au petit écran. 

Six pages d’onomatopées

En studio, les comédiens qui se prêtent à la lecture font face à plusieurs défis. Certains sont plus surprenants que d’autres. 

Larissa Corriveau a eu tout un baptême d’enregistrement quand elle a fait la narration de Perdre haleine (Anne Archet), un bouquin érotique féministe de 275 pages, écrit en une seule phrase, sans aucune ponctuation.

« La dernière partie du livre, le personnage jouit, relate-t-elle au Journal. Il a un orgasme, ce ne sont donc que des onomatopées, mais pendant six pages. C’était comme un cauchemar. Je me demandais comment j’allais faire ça. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille à fond, pas à moitié, sinon ça allait être gênant. »

Longues heures

Enregistrer un livre demande aussi de l’endurance.

L’auteur et spécialiste de la communication Guillaume Dulude a mis une cinquantaine d’heures pour enregistrer son livre Je suis un chercheur d’or, un ouvrage de 564 pages, qui, en version audio, s’écoute en 17 heures.  

Larissa Corriveau parle d’un travail « exigeant ». « Ça dépend des gens, mais moi, après trois heures, je sens que ma voix est fatiguée et que je suis moins bonne et concentrée, dit-elle. [...] En studio, ça demande beaucoup de concentration. »

En outre, fait valoir Patrice Godin, il ne faut pas trop jouer le texte. « Il faut avoir une lecture vivante, mais quand même neutre, explique celui qui a fait la narration de son livre Sauvage, baby et quelques passages de La servante écarlate. Tu ne joues pas le livre, mais en même temps, il faut que tu le joues un petit peu. Il faut moduler les voix dans les dialogues. Ce sont des détails qui vont faire la qualité de la lecture. »

On pourrait croire qu’avec son expérience de lecteur de nouvelles, l’auteur Michel Jean a eu de la facilité à enregistrer son livre Atuk, elle et nous, dont il partage les dialogues avec Natasha Kanapé Fontaine. C’est tout le contraire. 

« Ç’aurait été meilleur si ç’avait été quelqu’un d’autre, pour être franc, dit-il en riant. Lire les nouvelles et lire un roman, ce n’est pas la même chose. On n’est pas dans la même énergie du tout. Quand tu racontes le dialogue, c’est du travail différent. »

Une connexion

Pour faire un bon livre audio, selon Ingrid Falaise, il faut également avoir une connexion avec le texte à la base, dit la lectrice de Pieds nus dans la gravelle

« Je reçois des offres pour d’autres livres que je n’ai pas envie de faire, ajoute-t-elle. Il y a des livres qui sont beaucoup trop loin de moi. »

Pour Karine Vanasse, qui a fait Captive, de Margaret Atwood, l’expérience s’avère enrichissante. « Je trouve qu’il y a des phrases qui sont encore plus percutantes quand tu les lis à voix haute. Ça permet de découvrir davantage l’œuvre. [...] Quand c’est juste la voix qui peut transmettre quelque chose, c’est riche. »  

Le livre audio, c’est...     

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Photo Agence QMI, Joël Lemay

« C’est une autre manière de raconter des histoires. Je suis en train de me convertir moi-même au livre audio. »

— Michel Jean 

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Photo courtoisie, Malina Corpadea

« C’est un outil avec lequel j’aime beaucoup travailler. J’aime être en studio, seule, avec des écouteurs. J’aime les mots, j’aime lire, j’apprécie la voix des gens. »

— Karine Vanasse 

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Photo Pierre-Paul Poulin

« En tant que narrateur, il faut laisser la place au lecteur pour qu’il vive ses propres émotions. »

— Ingrid Falaise 

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Photo courtoisie

« Quand on lit un livre à voix haute, on se met dans la peau du personnage. Il faut être fidèle à l’œuvre. » 

— Patrice Godin