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Cellulaire au volant: la mauvaise habitude dont il est difficile de se défaire

Le Journal a pris en flagrant délit des dizaines d’automobilistes qui utilisaient leur cellulaire au volant

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Trop de conducteurs n’ont pas encore compris que le cellulaire au volant, c’est dangereux. Malgré les campagnes-chocs, les amendes salées et les témoignages de victimes, ils continuent de quitter des yeux la chaussée pour utiliser leur téléphone, a constaté Le Journal.

«Le cellulaire au volant, c’est ça, la vraie pandémie. Les gens ne le lâchent pas, on les voit le fixer pendant qu’ils conduisent, c’est comme un réflexe», déplore le policier retraité André Durocher, qui a longtemps travaillé à la sécurité routière pour le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

Le Journal s’est inspiré d’une technique utilisée notamment par la Sûreté du Québec: louer un autobus pour arpenter les routes et ainsi profiter de la hauteur du véhicule pour détecter ceux qui utilisent leur cellulaire. Il n’a fallu que quelques heures par jour pour repérer sans effort des dizaines de fautifs. 

Même s’ils constatent une amélioration du bilan routier, les experts consultés se sont tous dits peu surpris qu’on ait réussi à en pincer autant.

«Ça représente ce qu’on observe sur nos routes. On voit souvent des gens qui tiennent leur cellulaire dans leur main, mais plusieurs essaient aussi de le cacher», relate le patrouilleur-motard de la Sûreté du Québec Rémi Cummings.

Ils ignorent les règles

Depuis 2018, l’amende pour cette infraction est passée de 100 à 300$ (et peut même atteindre 600$), le tout assorti de cinq points d’inaptitude. 

Outre les accros au cellulaire, d’autres se font coincer parce qu'ils ignorent les subtilités de la loi.

«Tous les jours, je reçois des appels de gens mal informés qui se sont fait prendre pour le cellulaire au volant. Ils tombent des nues, trouvent l’amende sévère, les cinq points d’inaptitude exagérés, ignorent que, s’ils récidivent, leur véhicule est saisi», insiste l’avocat Éric Lamontagne. 

«Ça peut causer une collision, blesser, tuer. Il y aura des répercussions sur le conducteur fautif qui sera accusé au criminel, sur les victimes, leurs familles. Il y a aussi les premiers répondants qui voient la scène, qui doivent parfois annoncer de mauvaises nouvelles aux proches. Les gens devraient être plus conscients des impacts», laisse tomber la sergente Julie Chalin, du module de sécurité routière du SPVM. 

Des vies brisées

«Tu as un véhicule entre les mains, qui pèse des milliers de livres, alors, si tu as le malheur d’être au mauvais endroit au mauvais moment, le piéton à côté, pensez-vous qu’il fait le poids?» renchérit le directeur de la Fondation du CAA-Québec, Marco Harrison. 

Des proches de victimes décédées à cause du cellulaire au volant et des survivants s’expliquent mal que le message ne passe toujours pas auprès de certains conducteurs. 

«Honnêtement, l’appel ou le message que tu reçois peut attendre. Si c’est urgent, arrête-toi, avertit une jeune femme de 27 ans gravement blessée par un chauffard qui textait en roulant à vive allure en 2018. Parce que, si tu fonces dans une personne, tu vas t’en vouloir toute ta vie. Les gens ne réalisent pas à quel point ça peut détruire des vies.»

Le bilan s’améliore, mais le problème reste entier  

Le bilan des infractions en matière de cellulaire au volant a beau s’améliorer sur papier, derrière ces chiffres se cachent des milliers de conducteurs qui s’en tirent, avertissent les experts. 

«Ils sont rares, ceux qui reçoivent des constats d’infraction. Si tous ceux qui utilisent leur téléphone au volant devaient recevoir une amende, on ne les compterait plus... ce serait dans les centaines de milliers de constats», lance Marco Harrison, ancien policier de la Sûreté du Québec et directeur de la Fondation de CAA-Québec. 

En 2017, Le Journal rapportait que la distraction au volant causait huit fois plus de blessés que l’alcool chez les conducteurs.

Depuis, le bilan des infractions liées au cellulaire s’est grandement amélioré.

En 2014, plus de 67 000 déclarations de culpabilité avaient été enregistrées à la Société de l’assurance automobile du Québec. En 2019, le chiffre avait fondu de plus de la moitié. 

Si le nombre de constats d’infraction était si élevé il y a sept ans, c’est que les policiers du Québec, à l’époque, avaient multiplié les opérations pour freiner le fléau. Depuis, ils ont mis l’accent sur d’autres problématiques criantes, ce qui expliquerait en partie la chute des infractions enregistrées.

Loi changée

De plus, le fait que les règles concernant ceux qui se font prendre le téléphone à la main aient été rendues plus strictes en été 2018 a eu un effet dissuasif sur plusieurs conducteurs, affirme la sergente Julie Chalin, de la police de Montréal. 

Enfin, la technologie, davantage au service des automobilistes, explique également la diminution des infractions.

«Dans nos véhicules, on peut parler au téléphone en conduisant sans toucher l’appareil. On peut même recevoir des textos, se les faire lire et y répondre. Est-ce que la distraction peut être là? Bien sûr. Mais, au moins, les yeux restent sur la route», explique le policier à la retraite et ancien ministre des Transports Robert Poëti.

Lourd bilan

Mais si le nombre de constats est en baisse, le fléau de la distraction au volant reste en cause dans la moitié des collisions avec blessés et décès, selon des données de la Société de l’assurance automobile du Québec.

Et lorsque l’on parle de distraction, il s’agit plus précisément du cellulaire au volant dans près de 80% des cas, note la policière Chalin.

Le «FOMO» (fear of missing out, ou peur de manquer quelque chose) est aussi largement montré du doigt pour expliquer la mauvaise habitude de plusieurs conducteurs. Pourtant, conduire est une tâche qui nécessite une «charge mentale très importante», souligne M. Harrison.

Deux solutions

Quelles sont les solutions? La répression, mais aussi l’éducation.

«La répression, ça marche. Mais il faut aussi éduquer. Et le plus tôt possible. Dès l’école secondaire, il devrait y avoir un cours de sécurité routière», propose l’ancien policier et expert en sécurité routière Alfredo Munoz.

– Avec Sarah Daoust-Braun