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Jusqu’à 1 M$ par chambre: des maisons des aînés qui vont coûter une vraie fortune

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Le coût de construction frise déjà le million de dollars par place dans certaines maisons des aînés situées en région, alors que le gouvernement est aux prises avec des entrepreneurs moins nombreux dont les soumissions sont plus élevées que prévu.

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Actuellement, le coût moyen d’une chambre dans une des 46 maisons des aînés, dont la construction est en cours, est de 696 600 $. Le gouvernement a récemment ajouté une enveloppe spéciale de 262 millions $ pour couvrir notamment les risques liés à la flambée des prix dans le secteur de la construction.   

  • Écoutez la chronique de Félix Séguin au micro de Richard Martineau sur QUB radio:   

Même sans cet ajout, le coût par unité atteint déjà entre 700 000 $ et 1 M$ pour certaines maisons, surtout en région (voir tableau ci-dessous).

La Société québécoise des infrastructures (SQI), mandataire du gouvernement, a évoqué la taille réduite de certaines maisons de moins de 48 places et la distance.

« Le coût est influencé par ce qu’on appelle le “facteur d’éloignement” qui se traduit par le coût plus élevé des matériaux et de la main-d’œuvre en raison de la disponibilité, des frais de transport », a dit le porte-parole de la SQI, Martin Roy.

La surchauffe se fait sentir dans le processus d’octroi des contrats de construction. Au moins deux appels d’offres ont dû être annulés à cause des prix trop élevés.    

  • Écoutez le journaliste Alexandre Robillard sur QUB radio:    

Évolution

Une maquette donne une idée du projet de Prévost.
Illustration courtoisie
Une maquette donne une idée du projet de Prévost.

Le projet de maisons des aînés a été promis par François Legault, lors de la dernière campagne électorale de 2018. Le chef caquiste souhaitait alors créer 2600 nouvelles places dans des établissements plus spacieux et plus confortables. Il promettait ainsi d’effacer la liste d’attente pour un lit en centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Depuis, ce vaste projet, d’un coût estimé d’abord à 1 milliard $ pour la construction de 30 maisons des aînés, a évolué à 1,5 milliard $ en juin dernier pour 46 résidences. 

Le gouvernement le chiffre maintenant à 2,4 G$ pour 3468 chambres dans 46 établissements. 

Les éléments suivants ont récemment haussé la facture :          

  • 92 M$ pour des mesures COVID : ajouts de salles de toilette, postes de lavage des mains et nouveaux espaces de rangement des équipements de protection individuelle.          
  • 8 M$ pour l’ajout de 800 espaces de stationnement pour les employés et les proches des résidents.                    

Lorsqu’il a avait été annoncé le 26 novembre 2019, le projet de 2600 places était évalué à 2,6 G$. Il incluait alors des places rénovées dans des CHSLD.

Plus de confort

La ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, a déclaré la semaine dernière à QUB radio que les coûts par place sont plus élevés qu’en CHSLD puisqu’on y prévoit une toilette et une douche par chambre ainsi qu’un salon et une salle à manger dans chaque unité de 12 résidents.

« Les maisons des aînés, c’est sûr que ça coûte plus cher », a-t-elle dit.  

Top 10 des Maisons des aînés où le coût par place est le plus cher   

  1. Les Îles-de-la-Madeleine — 1 259 524 $ — (Projet de 15,11 M$ pour 12 places)          
  2. Havre-Saint-Pierre — 1 037 317 $ — (Projet de 49,8 M$ pour 48 places)          
  3. Baie-Comeau — 968 299 $ — (Projet de 46,5 M$ pour 48 places)          
  4. Rivière-au-Renard — 901 819 $ — (Projet de 43,3 M$ pour 48 places)          
  5. Rouyn-Noranda — 870 796 $ — (Projet de 41,8 M$ pour 48 places)          
  6. Repentigny — 856 304 $ — (Projet de 41,1 M$ pour 48 places)          
  7. Val-d’Or — 830 083 $ — (Projet de 39,8 M$ pour 48 places)          
  8. L’Assomption — 821 756 $ — (Projet de 39,4 M$ pour 48 places)          
  9. Mascouche — 792 811 $ — (Projet de 38 M$ pour 48 places)           
  10. Sainte-Agathe-des-Monts — 786 096 $ — (Projet de 37,7 M$ pour 48 places)                    

Maison la moins chère  

  • Saint-Jean-sur-Richelieu — 548 837 $ — (Projet de 105,4 M$ pour 192 places)                    

Source : Ministère de la Santé

Soumissions plus élevées  

La Société québécoise des infrastructures (SQI) a annulé ces derniers jours deux appels d’offres pour la construction d’une maison des aînés, car tous les entrepreneurs exigeaient des prix plus élevés que ce qui était prévu.

Mandatée par le gouvernement, la SQI n’a reçu que deux offres d’entrepreneurs généraux intéressés par le projet de Pont-Rouge, à l’ouest de Québec.

L’entreprise Magil exigeait 30,3 millions $ pour s’acquitter de la tâche tandis que Construction Pierre Blouin demandait 31,3 millions $.

D’autre part, une seule offre de 54,4 M$ avait été reçue de Pomerleau pour le projet de Trois-Rivières.

Le porte-parole de la SQI, Martin Roy, a confirmé les deux annulations décidées le 14 mai et le 1er juin.

« Les appels d’offres ont été annulés, car le prix de la soumission la plus basse dépassait sensiblement le prix estimé », a-t-il répondu par courriel.

Pas de retard

La SQI ne s’attend à aucun retard ou hausse des coûts en raison de ces deux annulations.

Selon les estimations du ministère de la Santé, la maison des aînés de Pont-Rouge coûtera 36 M$ et 63 M$ à Trois-Rivières.

La SQI a expliqué que ces estimations comprennent, en plus des coûts de construction, les dépenses d’acquisition de terrains, des honoraires professionnels et des coûts de financement.

Les montants des soumissionnaires ne visaient que les coûts de construction, dont l’estimation n’a pas été révélée.

Un troisième appel d’offres a été annulé le 26 mai pour le projet de Baie-Comeau.

« Aucune soumission n’a été reçue. Le processus sera relancé », a indiqué M. Roy.   

  • Écoutez le commentaire de Richard Martineau à LCN sur QUB radio:   

Une hausse jusqu’à 50 %  

Les risques de hausse du coût des matériaux des maisons des aînés inquiètent les entrepreneurs.

L’Association de la construction du Québec observe que le gouvernement a reçu moins de soumissions à ses appels d’offres pour ces projets. Et les offres des entrepreneurs sont plus élevées que prévu.

« Concernant les maisons des aînés, c’est parmi les projets pour lesquels nos membres ont soulevé le plus d’inquiétudes, dit le porte-parole Guillaume Houle. Ces gros projets nécessitent plus de gros matériaux et d’investissements de nos membres. »

Peur du déficit

Pour les entrepreneurs, la difficulté est de prévoir dans leur soumission l’évolution du coût des matériaux dans un contexte de surchauffe qui fait exploser les prix.

« Les entrepreneurs ne veulent pas prendre le risque de soumissionner sur un contrat qui pourrait devenir déficitaire », dit M. Houle.

La surchauffe du secteur de la construction pourrait entraîner des hausses de coûts de 50 % pour les maisons des aînés, estime l’économiste Pierre Fortin

« Il y a une augmentation de 50 % des coûts par rapport à ce que c’était en 2018 », a-t-il dit à notre Bureau d’enquête.

Meilleure qualité

M. Fortin s’est appuyé sur la hausse des coûts des matériaux observée ces derniers mois, conjuguée à l’amélioration de la qualité des bâtiments par rapport à ce qui était le cas dans les CHSLD.

« La hausse des coûts de construction, une bonne partie est due à la hausse du coût des matériaux », note-t-il. 

Pomerleau décroche la part du lion  

Le chantier de la maison des aînés de Lévis est géré par l’entrepreneur général Pomerleau.
Photo Stevens LeBlanc
Le chantier de la maison des aînés de Lévis est géré par l’entrepreneur général Pomerleau.

Une seule entreprise a obtenu les contrats de construction de 12 des 46 maisons des aînés, d’une valeur de plus d’un demi-milliard de dollars, après avoir été l’unique soumissionnaire à répondre à ces appels d’offres publics.

Les mandats regroupés pour la construction de neuf maisons des aînés à Laval, dans Lanaudière et dans les Laurentides ont été attribués en avril par contrat au seul soumissionnaire, Ère de vie, une entreprise contrôlée par l’entrepreneur général Pomerleau. Selon la Société québécoise des infrastructures (SQI), un autre soumissionnaire s’est désisté.

Le contrat conclu avec Ère de vie a ensuite été révisé à la baisse de près de 8 millions $, à 323,6 millions $.

Le chantier de la maison des aînés de Lévis.
Capture d'écran Pomerleau
Le chantier de la maison des aînés de Lévis.

Pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’entreprise Paysages santé, détenue par Pomerleau, a aussi été la seule à répondre à un appel d’offres pour la construction de trois maisons des aînés. Elle a obtenu le contrat de 192,8 M$.

Une compilation à partir des informations publiques sur les appels d’offres indique que Pomerleau a remporté trois des cinq contrats de construction conclus jusqu’à maintenant. Au total, 22 appels d’offres sont toujours en cours ou en attente d’être conclus.

Jusqu’à 672 M$

L’entrepreneur Pomerleau et ses filiales sont en très bonne position pour obtenir quatre autres contrats, dans le cadre d’appels d’offres en cours pour lesquels ses soumissions sont les seules ou les plus basses.

Si ces transactions se réalisent pour la construction de quatre maisons des aînés à Québec, à Rimouski et à Thetford Mines, la valeur totale des contrats de Pomerleau s’élèvera à 672,7 M$.

En plus d’être déjà maître d’œuvre sur 12 chantiers, Pomerleau a également obtenu un autre contrat de 15,6 M$, dans lequel son mandat se limitera à gérer les travaux pour les résidences de Lévis et de Rivière-du-Loup.

Pomerleau a refusé de commenter.

La situation de Pomerleau est possible notamment parce que plusieurs projets d’une même région ont été regroupés dans un seul appel d’offres.

En entrevue à QUB radio, la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, a défendu cette façon de procéder.

« C’est plus facile de pouvoir en construire plusieurs en même temps parce que ce sont des maisons de dimensions similaires », a-t-elle dit à l’émission Là-haut sur la colline.

Contrat regroupé critiqué

L’Association de la construction du Québec (ACQ) note que cette pratique sans précédent favorise les plus gros joueurs.

« C’est une pratique qu’on n’encourage pas du tout, ne serait-ce que pour favoriser la concurrence », dit le porte-parole Guillaume Houle.

L’ACQ doute des avantages de ce nouveau procédé qui complique la coordination des chantiers.

« On cherche toujours pourquoi le gouvernement a fait ça », dit M. Houle.

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