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Le territoire sauvage de l’âme: ce qu’on a sauvegardé

Le territoire sauvage de l’âme
Photo courtoisie Le territoire sauvage de l’âme
Jean-François Létourneau
Boréal
144 pages

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Le familier apaise et c’est exactement le sentiment qui domine à la lecture du roman Le territoire sauvage de l’âme, qui pourtant nous amène loin dans le grand Nord.

Guillaume, alter ego de l’auteur Jean-François Létourneau, part pour Kuujjuaq afin d’enseigner aux adolescents de là-bas. 

Dès l’avion, c’est le choc : il ne comprend rien à la langue qu’il entend et les voyageurs l’ignorent complètement. Premier constat d’une succession d’autres : le Nord, quand on vient du Sud, on en connaît rien, même quand on y débarque avec toute la bonne volonté du monde. 

Létourneau nous le rendra pourtant accessible. Il a construit son roman en faisant alterner les moments que Guillaume a passés au Nord et ceux qu’il vit aujourd’hui, en Estrie, avec sa blonde et leurs enfants. Dès lors, les descriptions du territoire se répondent, tout comme le souci de la continuité du monde. 

Ce monde-là est ancré dans la nature, dans la simplicité des rapports humains, dans les contes, et dans un autrefois qui perdure dans les souvenirs ou le vocabulaire.

Ainsi de Guillaume. Il a été élevé sur un rang, il a planté des arbres dans le nord de l’Ontario, il a campé dans les bois et il a voulu aller au bout de l’immensité du Québec. 

Son père, veuf précoce qui l’a élevé seul, a ajouté la transmission de l’intangible: les chansons anciennes, l’art de bûcher son bois. La même passation des savoirs et de l’amour de la terre est à l’œuvre dans le Nord. D’ailleurs ce roman est aussi un magnifique hommage aux pères.

Tout cela séduit alors que le récit n’a rien de révolutionnaire, ni dans la forme, simple et dépouillée, ni dans le propos. 

Ainsi, Létourneau s’appuie sur des références connues. Son Guillaume cite les « fils déchus de race surhumaine » d’Alfred Desrochers, il arrose ses bleuets de sirop d’érable, il sifflote À la claire fontaine, il souligne à quel point le hockey unit tous les habitants de ce pays... Il ressort de vieux mots : poêlonne, berçante, ramasseux... 

Un refuge

Et ça marche ! Pourquoi ? Parce qu’on a beau être accros à la modernité, on sait encore de quoi il parle. Dès lors le temps ralentit, se laisse savourer, devient un refuge même quand le paysage qu’on s’est choisi est grugé par l’étalement urbain, comme le coin de Guillaume dont se rapproche la nouvelle autoroute.

Quand il raconte le Nord, l’auteur use du même procédé : ce qui s’y vit aujourd’hui s’appuie encore sur des traditions, même si plusieurs ont été effacées par des manœuvres d’intégration forcée. Les peuples n’oublient pas si facilement.

Il faut dire que Jean-François Létourneau est un spécialiste de la littérature autochtone et participe à différents projets consacrés à celle-ci ou encore au territoire : il en parle donc en connaissance de cause.

Or cette expertise est mâtinée d’une tendresse qui déborde des pages de son premier roman. Voilà ce qui fait du bien à l’âme.