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Le kidnappeur de Sutton sévit une autre fois 32 ans plus tard

Jean-Pierre Bellemare a passé la majeure partie de sa vie adulte derrière les barreaux... et ce n’est pas fini

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« Sous des apparences de quelqu’un de fonctionnel, j’étais une machine à crime », lançait Jean-Pierre Bellemare à l’été 2016, dans le cadre d’un reportage où il se disait repenti. Mais la machine a été incapable de s’arrêter. Emprisonné pendant près de trois décennies pour divers crimes, dont un enlèvement crapuleux commis il y a 35 ans, Bellemare a récidivé en 2018, commettant un kidnapping presque en tous points semblable au premier. Notre Bureau d’enquête dresse le portrait de ce criminel de carrière, qui en a berné plus d’un.

19 septembre 2018, 7 h 45. Lili (nom fictif) quitte son domicile de Sutton, en Monté-régie, pour aller prendre l’autobus au bout de la rue. En chemin, l’adolescente de 12 ans remarque une Dodge Caravan pâle.

À l’intérieur, un homme qu’elle croit être un jardiner déplace des pots de plantes.

Lili et lui n’ont échangé qu’un regard et avant même qu’elle puisse comprendre ce qui se passait, l’étranger s’est jeté sur elle.

Lorsqu’elle a rencontré les policiers, Lili a fait un dessin pour illustrer l’endroit où elle a été kidnappée.
Photo courtoisie de la Cour
Lorsqu’elle a rencontré les policiers, Lili a fait un dessin pour illustrer l’endroit où elle a été kidnappée.

Il l’a prise par-derrière, en lui mettant une main sur la bouche pour l’empêcher de crier. Lili a bien tenté de se débattre en frappant avec ses poings, en vain.

« Il était très fort, il m’a soulevée comme si de rien n’était », a-t-elle relaté en anglais à un enquêteur de la Sûreté du Québec (SQ) ce jour-là. 

Celui qui l’a agrippée, c’est Jean-Guy Vallières, un criminel de 54 ans au dossier bien garni.

Il menotte Lili et la couche à plat ventre sur le tapis de la van. « Crie pas et garde les yeux fermés », lui ordonne-t-il, en la maintenant face contre terre.

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Avec des complices

Pendant ce temps, au volant du véhicule, Jean-Pierre Bellemare démarre. Lui et Jean-Guy Vallières quittent les lieux avec la jeune fille.

Le trio roule pendant à peine une minute avant d’entrer dans le garage d’une résidence vacante située non loin de là.

Les ravisseurs ont amené la jeune fille dans cette résidence vacante de Sutton.
Photo courtoisie de la Cour
Les ravisseurs ont amené la jeune fille dans cette résidence vacante de Sutton.

Ils mettent un sac noir sur la tête de Lili, puis la font descendre cinq marches en lui tenant la main. Craintive, l’adolescente obéit, ne sachant pas s’ils sont armés.

Les deux kidnappeurs intiment ensuite à la jeune fille de collaborer, sans quoi ils lui feront mal. Ils savent que sa mère travaille à la Banque CIBC de Knowlton et ont l’intention de réclamer une rançon de 100 000 $.

Le duo de criminels prend le cellulaire de Lili, lui demande son mot de passe et lui fait enregistrer ceci : « Hey, maman, c’est Lili, il faut que tu coopères sinon quelque chose va arriver, juste coopère avec eux ».

Bellemare et Vallières démenottent Lili, mais ce n’est que pour mieux restreindre ses mouvements avec du ruban adhésif.

Lili a été enfermée dans ce placard, où l’on peut voir des restes du duct tape utilisé pour la ligoter.
Photo courtoisie de la Cour
Lili a été enfermée dans ce placard, où l’on peut voir des restes du duct tape utilisé pour la ligoter.

Lili est attachée au niveau des genoux, des chevilles, des bras et du torse. On lui met aussi un bout de ruban sur les yeux et sur la bouche avant de l’enfermer dans un placard situé sous les escaliers du sous-sol.

« Mes mains n’étaient pas attachées par du duct tape, ce que j’ai trouvé bizarre parce que normalement, ils auraient fait ça pour que je ne puisse pas déchirer le [reste du] tape. À ce moment-là, j’ai commencé à penser : OK, je peux me sortir de ça », a-t-elle expliqué.

Sans surveillance

Les ravisseurs disent à Lili qu’elle restera dans ce cagibi pendant six à huit heures.

Ils quittent ensuite les lieux pour aller faire la demande de rançon en utilisant le compte Messenger de l’adolescente.

Pour ce faire, ils doivent trouver une connexion internet. Les deux criminels se rendent donc au Tim Hortons de Knowlton, laissant Lili seule.

Jean-Pierre Bellemare s’est rendu au Tim Hortons de Knowlton, muni d’un iPad, pour faire l’appel de la demande de rançon.
Photo courtoisie de la Cour
Jean-Pierre Bellemare s’est rendu au Tim Hortons de Knowlton, muni d’un iPad, pour faire l’appel de la demande de rançon.

Ils sont captés par les caméras de surveillance du commerce, un élément qui permettra à la police de les coincer.

À 9 h 02, la mère de la fillette reçoit un appel de Jean-Pierre Bellemare. 

Celui-ci lui dit en anglais : « J’ai votre fille, elle est correcte, vous n’avez pas beaucoup de temps, ouvrez le coffre-fort. »

Le kidnappeur lui demande de mettre la somme dans un sac et de le jeter dans une poubelle au théâtre du Lac-Brome.

« Si tu ne fais pas ce que je dis, tu ne la reverras jamais », menace Bellemare.

La mère de famille demande à parler à sa fille, et le ravisseur lui fait écouter le message enregistré plus tôt. Pendant ce temps, d’autres employés de la CIBC s’empressent de contacter la police et l’école de Lili pour éclaircir cette situation paniquante. 

Elle s’échappe

Bellemare et Vallières se dirigent ensuite vers la succursale où travaille la mère de Lili pour observer ce qui se passe, mais ils quittent les lieux à l’arrivée des policiers.

À 16 km de là, Lili profite de l’absence de ses ravisseurs pour se défaire de ses liens. Elle constate vite que la porte du placard est coincée par quelque chose. 

Lorsqu’elle a réussi à fuir de l’endroit où elle était retenue prisonnière, Lili a laissé plusieurs morceaux de duct tape sur le chemin en rentrant chez elle.
Photo courtoisie de la Cour
Lorsqu’elle a réussi à fuir de l’endroit où elle était retenue prisonnière, Lili a laissé plusieurs morceaux de duct tape sur le chemin en rentrant chez elle.

Après plusieurs élans, la jeune fille parvient à faire tomber la chaise qui la retient prisonnière. Lili quitte les lieux et retourne à pied chez elle, à 2 km de là.

Elle est accueillie par des policiers qui l’amènent au poste pour faire sa déclaration.

Pendant que les enquêteurs tentent de replacer les morceaux du casse-tête, Jean-Pierre Bellemare décide de fuir aux États-Unis... avec la Caravan utilisée pour le rapt.

Attirail inquiétant

Les douaniers de North Troy, au Vermont, trouvent toutefois louche qu’il essaie de traverser la frontière avec notamment deux masques d’Halloween, des bas collants de femme, une clé de menottes bien en vue sur son trousseau, une arme à feu avec un numéro de série limé et un couteau.

Arrêté pour importation illégale d’une arme chez nos voisins du sud, il a passé neuf mois dans une prison américaine.

À son retour au Canada, le 28 juin 2019, des enquêteurs de la SQ viennent le cueillir aux douanes, pour l’interroger quant à l’enlèvement de Sutton. 

Si l’histoire s’est bien terminée pour Lili, l’adolescente maintenant âgée de 15 ans demeure marquée par ces quelques heures d’enfer. Ses parents ont décliné notre demande de participer à ce reportage pour ne pas la replonger dans son cauchemar.

Le fait de devoir témoigner devant jury au procès de Bellemare, qui s’est tenu le mois dernier, au palais de justice de Granby, a déjà été très éprouvant pour elle.

Un mauvais film

En lisant les comptes-rendus quotidiens des audiences dans les médias locaux, Christian Hébert avait quant à lui l’impression de revoir un mauvais film. Et pour cause ; l’homme de 48 ans a vécu la même chose que Lili en avril 1986. Les similitudes entre les deux enlèvements sont nombreuses.

Christian Hébert a été la première victime de Jean-Pierre Bellemare. Il avait alors 13 ans, son ravisseur 19. Il a été enlevé en se rendant à l’école par deux hommes qu’il ne connaissait pas. Comme Lili.

Il a été jeté dans une van munie d’une porte coulissante, menotté aux poings, plongé dans le noir avec une tuque qui lui obstruait la vue. Comme Lili.

La Dodge Caravan de Jean-Pierre Bellemare, qui a été utilisée pour l’enlèvement, a été saisie par les douaniers américains le 20 septembre 2018.
Photo courtoisie de la Cour
La Dodge Caravan de Jean-Pierre Bellemare, qui a été utilisée pour l’enlèvement, a été saisie par les douaniers américains le 20 septembre 2018.

« J’avais vu une couple de films policiers et ma perception, c’était que je n’étais pas une menace, car je croyais qu’ils allaient me liquider », évoque celui avec qui notre Bureau d’enquête s’est entretenu.

Les ravisseurs de Christian Hébert lui ont demandé de s’adresser brièvement à sa mère dans un message qui accompagnait une demande de rançon – de 30 000 $ cette fois –, comme ils l’ont fait avec Lili.

Les policiers ont retracé la provenance de l’appel et ont pu remonter la piste jusqu’à Bellemare... comme dans le cas de Lili.

Le calvaire de Christian Hébert a toutefois été plus long que celui de la fillette.

Jean-Pierre Bellemare, lors de son interrogatoire avec un enquêteur de la police de Montréal, en juin 2019.
Photo courtoisie de la Cour
Jean-Pierre Bellemare, lors de son interrogatoire avec un enquêteur de la police de Montréal, en juin 2019.

Il a duré 60 heures et n’a pris fin que lorsque la rançon a été déposée à l’endroit convenu, sous surveillance policière.

Christian Hébert a été libéré par le complice de Bellemare tandis que celui-ci se faisait mettre la main au collet.

Mais la ressemblance la plus frappante – et sans doute la plus choquante – entre les deux enlèvements est la demande de pardon de Jean-Pierre Bellemare.

Bellemare­­­ a écrit une lettre d’excuses destinée à Lili.
Photo courtoisie de la Cour
Bellemare­­­ a écrit une lettre d’excuses destinée à Lili.

Le criminel de carrière a présenté ses excuses à Christian Hébert en personne à l’été 2016 et il a fait de même par écrit auprès de Lili à l’été 2019.

C’est l’insulte qui s’ajoute à l’injure pour les deux victimes de celui qui a berné bien des gens au fil des années.

–Avec Philippe Langlois

Jean-Pierre Bellemare a roulé tout le monde dans la farine  

Il a demandé pardon à sa victime d’il y a 35 ans dans le cadre d’une émission de télé, pour ensuite récidiver

« Sans prétention, je lui ai donné une opportunité en or de se racheter dans sa vie, et [ce que Jean-Pierre Bellemare a fait] c’est une trahison envers tout le monde. »

Christian Hébert est catégorique : le pardon qu’il a accordé de bonne foi à son ravisseur à l’été 2016 ne tient plus.

Un article du Journal datant d’avril 1986, dans lequel on rapportait l’arrestation des kidnappeurs de Christian Hébert.
Photo d'archives
Un article du Journal datant d’avril 1986, dans lequel on rapportait l’arrestation des kidnappeurs de Christian Hébert.

« Mon pardon, je lui retire. Il n’aura pas d’autre occasion de l’avoir. Il va mourir avec ça sur la conscience », affirme-t-il.

Fils d’un policier de Montréal, Christian Hébert a été enlevé le matin du 16 avril 1986, dans le quartier Duvernay, à Laval. 

Lorsqu’il a été intercepté en 2018 au poste de douane de North Troy, au Vermont, Jean-Pierre Bellemare était notamment en possession d’une arme à feu, de munitions et d’un masque d’Halloween.
Photo courtoisie de la Cour
Lorsqu’il a été intercepté en 2018 au poste de douane de North Troy, au Vermont, Jean-Pierre Bellemare était notamment en possession d’une arme à feu, de munitions et d’un masque d’Halloween.

Il a passé 60 heures avec Bellemare et son complice, Michel Larocque, tantôt dans un vieil Econoline volé, tantôt dans le logement de Bellemare, à Montréal.

Armés en permanence, les deux ravisseurs maintenaient Christian, alors âgé de 13 ans, dans un climat de terreur.

Photo courtoisie de la Cour

« Je me faisais plein de scénarios. J’avais assimilé le fait que pour me libérer, j’allais peut-être devoir tuer quelqu’un », dit-il.

Et même s’il avait 10 ans de moins que son complice, c’est Jean-Pierre Bellemare qui menait le bal, soutient Christian Hébert. 

Il utilisait un pseudonyme et il exigeait que l’ado ne puisse jamais voir son visage.

Bellemare avait aussi envoyé une lettre de menaces dactylographiée aux parents de Christian. Certains passages donnent froid dans le dos (nous avons corrigé les fautes d’orthographe).

« Parmi les hommes qui le surveillent en ce moment même, il y a un violeur qui a fait ses preuves plus qu’une fois lorsque les parents ne voulaient pas exécuter les ordres donnés par notre patron. »

Peu de temps avant le kidnapping de Lili, Bellemare s’était rendu à la Banque CIBC de Knowlton, où travaillait la mère de la victime, pour y faire un dépôt d’argent comptant.
Photo courtoisie de la Cour
Peu de temps avant le kidnapping de Lili, Bellemare s’était rendu à la Banque CIBC de Knowlton, où travaillait la mère de la victime, pour y faire un dépôt d’argent comptant.

« Si la police a à s’en mêler, directement ou pas, nous tuerons votre garçon avant. J’ai un homme qui aimerait bien se distraire. Ne jouez pas avec le feu, ça brûle. »

« C’est pas un cadeau, mais si tout se passe bien, vous reverrez votre fils en santé et vierge, je vous le promets, mais pas d’erreurs, ça coûte si cher par chez nous. »

Bellemare a été condamné à 12 ans de pénitencier pour l’enlèvement de Christian Hébert. Une lourde peine pour celui qui était à peine majeur en 1986.

En 1986, le ravisseur avait écrit une lettre de menaces dactylographiée aux parents de Christian Hébert.
Photo courtoisie de la Cour
En 1986, le ravisseur avait écrit une lettre de menaces dactylographiée aux parents de Christian Hébert.

Le criminel endurci n’a pas semblé en tirer une leçon, puisque dès qu’il obtenait une permission de sortie ou une libération conditionnelle, il commettait un autre délit.

Nombreux vols qualifiés, possession d’arme à feu, évasion d’une garde légale, possession de biens criminellement obtenus, entrave à un agent de la paix, introduction par effraction : la liste des condamnations de Jean-Pierre Bellemare est longue.

Lourde peine

En tout, il a passé 26 ans derrière les barreaux pour l’ensemble de ses crimes. 

Pendant ce temps, Christian Hébert est devenu adulte, a fait des études en comptabilité et a travaillé en collaboration avec plusieurs corps policiers dans sa carrière.

D’aucuns diront qu’il a réussi sa vie, qu’il arrive à bien composer avec le traumatisme qu’il a vécu lorsqu’il était adolescent.

S’il est vrai que Christian Hébert refuse d’être perçu comme une victime, tout n’est pas rose pour autant. 

« Je suis un peu tout le temps dans un état d’hypervigilance 24/24, encore aujourd’hui. Je suis très conscient de mon environnement, c’est rendu que ça fait partie de moi maintenant », détaille-t-il.

Deuxième chance

C’est pourquoi lorsqu’il a été approché en 2016 par l’équipe de production de l’émission Deuxième Chance, diffusée à Radio-Canada, Christian Hébert a pris quelques semaines de réflexion avant d’accepter de rencontrer son kidnappeur.

Le concept de cette série est de porter « à l’écran l’histoire de gens qui souhaitent retrouver une personne qui a été significative dans leur vie, pour lui dire merci ou s’excuser », lit-on sur le site du diffuseur.

« La façon [dont] on me l’a présenté, c’était qu’il voulait s’amender pour pouvoir continuer », explique celui qui se décrit comme un sceptique de nature. Ce dernier a finalement décidé d’accepter l’invitation lancée par l’animateur Patrick Lagacé.

La première saison de l’émission Deuxième Chance, à Radio-Canada, était animée par Marina Orsini et Patrick Lagacé. C’est ce dernier qui a proposé la candidature de Jean-Pierre Bellemare à l’équipe de production de la série. L’épisode a été diffusé en janvier 2017.
Photo courtoisie
La première saison de l’émission Deuxième Chance, à Radio-Canada, était animée par Marina Orsini et Patrick Lagacé. C’est ce dernier qui a proposé la candidature de Jean-Pierre Bellemare à l’équipe de production de la série. L’épisode a été diffusé en janvier 2017.

En présentant au public l’histoire d’un criminel repenti qui s’excuse à sa première victime, l’épisode inaugural de Deuxième Chance, diffusé en janvier 2017, frappait fort.

« Je vous demande officiellement d’accepter mes regrets les plus profonds, les plus sincères », s’exprimait Bellemare.

« Je t’accorde mon pardon le plus sincère, sans réserve. En espérant que tu vas rester dans le droit chemin », répondait Christian Hébert. Un souhait qui ne s’est jamais concrétisé, puisque Bellemare est retombé dans le crime 24 mois après avoir prononcé ces si belles paroles.

Kidnapping et agressions

Non seulement le criminel de 54 ans a récidivé en septembre 2018 en kidnappant Lili, mais il est également accusé d’avoir commis d’autres délits à Montréal.

On lui reproche d’avoir agressé sexuellement, à la pointe d’une arme, deux employées d’une maison de transition ainsi que d’avoir séquestré un autre homme.

« Je me rends compte qu’il m’a bullshité, laisse tomber Christian Hébert. Il a réussi à berner tout le monde. »

Est-ce qu’un criminel de carrière a vraiment réussi à mener en bateau une équipe chevronnée de Radio-Canada ? La productrice au contenu de Deuxième Chance, Manuelle Légaré, a tenté de répondre à la question dans un balado intitulé Récidive, mis en ligne récemment.

Notre Bureau d’enquête s’est entretenu avec Christian Hébert, qui tient ici un article du journal Allo Police, traitant de son enlèvement en 1986.
Photo Martin Alarie
Notre Bureau d’enquête s’est entretenu avec Christian Hébert, qui tient ici un article du journal Allo Police, traitant de son enlèvement en 1986.

« Je me suis peut-être vraiment trompée. Je me sens trahie. [...] J’ai-tu ouvert le cadenas d’une bombe ? » se demande-t-elle dans le reportage audio. 

Tout au long des six épisodes, on sent que Manuelle Légaré est en quête d’éclaircissements, mais qu’elle aimerait tout de même croire que Bellemare est réhabilitable.

« Je pense qu’il a des capacités, qu’il peut apporter quelque chose à la société. Si ce gars-là était un cave, je l’aurais pas mis à la télé », affirme-t-elle dans l’épisode 4.

Pourtant, le kidnappeur sera reconnu coupable des crimes de Sutton, après moins de trois heures de délibérations, le 17 mai dernier.

« C’est un monstre »

La réaction de Patrick Lagacé, qui a proposé la candidature de Jean-Pierre Bellemare à l’équipe de Deuxième Chance – il avait déjà écrit des chroniques sur lui dans La Presse – a été diamétralement opposée.

« C’est un monstre, tout simplement. [...] J’ai honte, je sais que ce n’est pas de ma faute, mais j’ai serré la main du diable », tranche-t-il dans le balado Récidive.

« Toi, t’es allée le voir en prison. Moi je ne veux plus jamais rien avoir à faire avec lui. [...] Lui, il m’a fourré, lui, il m’a roulé dans la farine, lui, c’est un crosseur », répond le chroniqueur aux questions de Manuelle Légaré.

Questionné à savoir s’il croyait avoir été accessoirisé pour faire une bonne émission de télévision, Christian Hébert est certain que ce n’est pas le cas. 

« Je ne remets pas en doute l’intégrité de Patrick Lagacé. À ce jour, il est encore très mal à l’aise », résume-t-il.

Une comédie sans fin 

Le seul qui a joué la comédie dans tout ce processus de réconciliation, c’est Jean-Pierre Bellemare. Et son spectacle ne s’est pas terminé lorsque les caméras de Deuxième Chance ont cessé de filmer.

Lorsqu’il a été interrogé par les enquêteurs de la Sûreté du Québec concernant l’enlèvement de Sutton, le criminel a fini par craquer. Il a écrit une lettre d’excuse à Lili.

« Je m’en veux terriblement et des excuses ne suffiront pas. C’est pourquoi je vais tout faire pour éviter toute médiation et éviter de passer devant un tribunal. Car je m’engage à accepter toute ma responsabilité », note-t-il dans la missive signée « Le Méchant Loup ».

Mais Lili a pourtant dû témoigner devant un juge et un jury, car Jean-Pierre Bellemare a demandé la tenue d’un procès.

Par moments, les audiences auxquelles notre Bureau d’enquête a assisté en partie avaient des allures de cirque, car l’accusé se défendait seul. Le juge Gaétan Dumas a d’ailleurs souvent dû le rappeler à l’ordre.

Mais Jean-Pierre Bellemare a frappé un écueil sur sa route. Celle qui se dresse devant le criminel de carrière pour protéger la société, c’est Me Laurence Bélanger, procureure de la Couronne de Granby.

Elle a demandé – et obtenu cette semaine – que Jean-Pierre Bellemare soit évalué par un psychiatre de l’Institut Philippe-Pinel, afin de déterminer s’il doit être déclaré délinquant dangereux ou à contrôler. 

Dans le premier cas, il écoperait d’une peine de détention à durée indéterminée ; dans le second, il serait étroitement surveillé pendant un maximum de 10 ans. 

La peine de Jean-Pierre Bellemare sera débattue cet automne.

Le kidnappeur est un être narcissique  

Un expert va bientôt déterminer si le criminel doit être déclaré délinquant dangereux ou à contrôler

Nul besoin d’être un « apprenti sorcier » pour comprendre que Jean-Pierre Bellemare est un être narcissique, a observé un juge.

Gaétan Dumas n’a pas mâché ses mots cette semaine lorsqu’il a envoyé Jean-Pierre Bellemare à l’Institut Philippe-Pinel.

Sans détour, le magistrat a donné raison à Me Laurence Bélanger, de la Couronne.

La procureure de la Couronne de Granby, M<sup>e</sup> Laurence Bélanger, a réussi à faire condamner le kidnappeur.
Photo d'archives
La procureure de la Couronne de Granby, Me Laurence Bélanger, a réussi à faire condamner le kidnappeur.

La procureure souhaitait que le multirécidiviste de 54 ans soit évalué par un expert, afin de déterminer s’il doit être déclaré délinquant dangereux ou à contrôler, des étiquettes qui se traduisent par un encadrement plus strict des criminels qui en sont affublés.

« Kidnapper un enfant de 12 ans en la ligotant, la frappant, lui bandant les yeux avec du duct tape et en l’enfermant dans un placard peut certainement se qualifier d’acte susceptible d’infliger des dommages psychologiques graves [à une personne] », a écrit le juge Dumas.

Lors d’une audience tenue le mois passé au palais de justice de Granby, Jean-Pierre Bellemare s’était opposé à la procédure.

Celui qui se défend seul estimait « être exclu de cette catégorie-là », réservée aux délinquants incorrigibles.

À plusieurs moments pendant son interrogatoire, Jean-Pierre Bellemare semblait totalement détendu, bien assis sur les pattes arrière de sa chaise.
Photo courtoisie de la Cour
À plusieurs moments pendant son interrogatoire, Jean-Pierre Bellemare semblait totalement détendu, bien assis sur les pattes arrière de sa chaise.

À preuve, s’est-il justifié, il a commis un autre enlèvement d’enfant en 1986, et la victime ne conserve aucune séquelle. 

« Je connais intimement la personne, j’ai mangé avec lui et son père à plusieurs reprises à l’extérieur et je suis à même de constater que des dommages graves, il n’y en a pas », a avancé Bellemare.

Une affirmation qui a fait bondir Christian Hébert, lorsque notre Bureau d’enquête lui a rapporté les paroles de son ravisseur.

« Que quelqu’un comme lui puisse se permettre de dire que je n’ai pas de séquelles, ça me dépasse complètement. Dire qu’il me connaît intimement est impossible. [Je l’ai rencontré, mais] je n’ai jamais été one on one avec lui. C’était toujours dans des endroits publics, car je ne lui faisais aucunement confiance », a-t-il détaillé.

Remettre les pendules à l’heure

Christian Hébert compte d’ailleurs témoigner lors de la sentence qui sera imposée à Jean-Pierre Bellemare pour le kidnapping de Sutton, question de « remettre les pendules à l’heure ».

« Je ne suis pas un psychologue ou un psychiatre, mais si j’en étais un et que je pouvais poser un diagnostic, probablement que je lui collerais l’étiquette de sociopathe ou de psychopathe », a-t-il poursuivi.

Si Bellemare n’a jamais été classé dans une telle catégorie, il a déjà été décrit comme un être au « narcissisme démesuré », dans une décision de la Commission des libérations conditionnelles du Canada (CLCC).

« En mars 2005, on identifiait un trouble de la personnalité narcissique et la présence de traits antisociaux. [...] L’évaluateur estimait que vous présentiez un risque élevé de récidive générale et un risque modéré de récidive violente », notait la CLCC en 2012.

« Le Tribunal n’a évidemment pas à jouer le rôle d’experts psychiatriques ou aux apprentis sorciers, mais le caractère narcissique de l’accusé semble avoir ressorti tout au long des procédures judiciaires », a noté pour sa part le juge Dumas. 

Me Laurence Bélanger a d’ailleurs insisté sur ces éléments, ajoutant que Bellemare était loin d’être sage comme une image en détention préventive. 

Il a menacé de prendre en otage une agente des services correctionnels pour tenter de s’évader ;

Il a été l’instigateur d’une bagarre avec une autre personne incarcérée ;

Il a invité un gardien à se battre.

Le magistrat a même ajouté un autre exemple dans sa récente décision. 

« Il est à noter qu’un événement est survenu sur l’heure du lunch lors d’une audition tenue devant le soussigné. Lors de la reprise à 14 h, des blessures apparentes au visage de l’accusé démontraient qu’il s’était soit battu ou qu’il avait “déboulé les escaliers”, comme il l’a lui-même mentionné. »

Invité par notre Bureau d’enquête à démystifier ce qui expliquerait la carrière de criminel de Bellemare, le Dr Maxime Dussault-Laurendeau ne peut se prononcer sur ce cas précis.

Maxime Dussault-Laurendeau­­­, psychiatre, explique la différence entre sociopathie et psychopathie.
Photo courtoisie, Association des Médecins Psychiatres du Québec
Maxime Dussault-Laurendeau­­­, psychiatre, explique la différence entre sociopathie et psychopathie.

Le psychiatre qui pratique à l’hôpital Charles-Lemoyne, sur la Rive-Sud, a toutefois accepté de décrire les caractéristiques d’un sociopathe et d’un psychopathe.

Quelqu’un qui a une personnalité antisociale, c’est « quelqu’un qui transgresse les droits d’autrui, qui est incapable de se conformer aux règles, qui a une incapacité à ressentir des remords, qui est impulsif et facilement agressif et qui a tendance à mentir », a détaillé le psychiatre.

À peu près irrécupérable

La psychopathie est une forme plus sévère de la sociopathie à laquelle s’ajoutent un besoin de charmer, un égocentrisme important, une capacité à manipuler et un manque d’empathie. En partie héréditaire, en partie cristallisée par l’environnement, la psychopathie ne se traite pratiquement pas.

« Là vraiment, on est dans quelque chose qui est un peu irrécupérable », a dit le psychiatre, précisant qu’il s’agit de cas rares.