/misc
Navigation

L’unité démocrate s’effrite

Le sénateur de la Virginie de l’Ouest, Joe Manchin.
AFP Le sénateur de la Virginie de l’Ouest, Joe Manchin.

Coup d'oeil sur cet article

Si les luttes et les divisions au sein du Parti républicain sont régulièrement exposées dans les médias, depuis l’élection 2020 les démocrates présentent un front uni. Nous savions que ce n’était pas toujours de gaieté de cœur, mais les factions plus radicales acceptaient de rester dans les rangs. Cette belle et rare unité serait sur le point de céder. 

Pour peu que vous vous intéressiez à la présidence de Joe Biden, vous avez constaté que les projets du président ne sont pas freinés que par les républicains. Si les éléments les plus progressistes sont solidaires à la Chambre malgré quelques sorties plus spectaculaires (au sujet d’Israël, par exemple), c’est au Sénat que Biden aux prises avec l’adversité, en raison de la timidité des élus plus conservateurs de sa formation politique.

Dès le mois de janvier, je vous invitais à surveiller Joe Manchin. Comme on l’anticipait, le sénateur de la Virginie-Occidentale refuse bien souvent de se rallier à Biden, prétextant un souci de préserver une approche bipartisane. En dépit de l’obstruction systématique des sénateurs républicains, Manchin refuse de jeter l’éponge et de se rallier.

Autant Biden que les autres élus démocrates ont fait preuve de patience face aux hésitations ou aux rebuffades à l’intérieur des rangs, mais on lit de plus en plus de témoignages qui pointent vers un ras-le-bol des plus progressistes. Alors que le président demeure relativement discret, pour les autres, ça suffit.

La colère des progressistes est compréhensible. Ils sont parfaitement conscients que le temps file. Au moment où la présidence et les deux chambres sont contrôlées par le Parti démocrate, ils veulent voter tout un train de mesures avant les élections de mi-mandat de 2022. Ils lisent les mêmes sondages que tout le monde et ils reconnaissent qu’ils pourraient perdre le contrôle de la Chambre.

Deux grands enjeux divisent progressistes et conservateurs chez les démocrates. Il y a d’abord la loi visant à protéger les droits civiques, For the People Act, à laquelle il faut ajouter la possibilité de se débarrasser de l’obstruction systématique au Sénat, le controversé filibuster

Les attaques sont déjà très dures et quelques coups vicieux ont été portés. On va jusqu’à associer Manchin à ceux qui révisent les lois électorales en ciblant les minorités. Qu’on se désespère de la résistance de Manchin est une chose, qu’on le mette dans le même panier que des législateurs racistes en est une autre.

Joe Biden sera probablement soumis à beaucoup de pression et on lui demandera probablement d’intervenir personnellement auprès de Manchin, mais le président affronte la dure réalité de la stratégie politique. Non seulement Manchin marque des points auprès des électeurs de sa circonscription, mais il sait qu’il détient la balance du pouvoir. 

Manchin est rusé et expérimenté. Il est rare qu’un seul sénateur se retrouve avec autant de pouvoir et d’influence. Bien sûr, le jeu est risqué parce que l’échéance de 2022 changera forcément la donne, mais il compte bien tirer un maximum de visibilité et de retombées d’ici là.

Manchin mise essentiellement sur le court terme et il est possible que la manœuvre lui rapporte beaucoup, mais il devra aussi vivre avec les retombées à moyen et à long terme de sa stratégie. La démocratie américaine est mal en point et les assauts contre le système sont bien réels. En freinant des mesures qui me semblent nécessaires, Manchin sera directement ou indirectement associé à un moment sombre de l’histoire démocratique de son pays.