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Ces petits autochtones qui n'ont pas eu d'enfance

La Marche du pardon de Montréal
Photo d’archives Une manif des Orphelins de Duplessis en avril 2007.

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Quand on pense aux victimes des pensionnats autochtones, celles dont les restes ont été retrouvés dans un charnier près de Kamloops, nous viennent en tête des images de petits enfants désespérés arrachés à leurs parents tout aussi éplorés.

C’est bien normal de les voir ainsi, puisque c’est bien ce qu’ils étaient, des orphelins de force, sujets d’un crime d’État et religieux.

Par contre, ce qui me fait le plus de peine quand je pense à tout ça, ce n’est pas d’imaginer le visage de ces petites victimes. C’est d’envisager celui des vieux qu’elles auraient pu devenir.

Des préjugés bien acceptés

J’ai grandi à Métabetchouan, une municipalité au nom autochtone, parfois confondu avec Mashteuiatsh, une authentique communauté innue située une cinquantaine de kilomètres plus au nord. Là-bas, il y a eu un pensionnat, de triste mémoire, qui est aujourd’hui devenu une école secondaire où l’on valorise l’héritage culturel des anciens.

Dans mon enfance au Lac-Saint-Jean, comme dans mon école qui accueillait des élèves innus et attikameks, et plus tard en visitant d’autres régions, les préjugés contre les autochtones, je les ai tous entendus. Prisonniers de l’alcool et des drogues, incapables de quelque responsabilité que ce soit, satisfaits de dépendre de l’assistanat à demeure : il y a bel et bien au Québec des lieux et des gens pour tenir à l’endroit des « Indiens » les pires propos qui soient, sans que personne ne trouve rien à redire.

Je vais d’ailleurs certainement recevoir des courriels allant dans ce sens-là, après publication de cette chronique.

Pourtant, j’aimerais bien qu’on s’imagine, dans nos villages bien blancs, de quoi nous aurions l’air, si tous nos gens du troisième âge tirant sur le quatrième avaient jadis été arrachés à leurs parents et à nos communautés ; acculturés de force, battus, violés et humiliés. De quoi aurions-nous l’air si tous les Québécois aujourd’hui âgés entre 60 et 80 avaient fait partie de ceux qu’on appelle « Orphelins de Duplessis » ?

Si nos parents et nos grands-parents avaient vécu tout ça, pensez-vous que le Québec serait prospère et serein ? Pensez-vous que nous n’aurions pas de problèmes de consommation, que nous serions tous bien organisés pour être autonomes et pour offrir un environnement sain et enrichissant à nos jeunes ? Pensez-vous qu’il suffirait qu’on dise de nous que nous n’avons qu’à nous prendre en main pour que cela arrive ?

Personnellement, je ne le crois pas. Je sais que non, en fait.

Internement généralisé

Nous, Québécois, avons dans notre histoire un historique d’humiliation et de mise en minorité que nous devons admettre et avec lequel nous devons apprendre à composer, c’est vrai.

Cela dit, jusqu’à quel point sommes-nous conscients que pour les dizaines de milliers de femmes et d’hommes que sont nos concitoyennes et concitoyens autochtones, cette volonté d’acculturation a été poussée jusqu’à l’internement généralisé ? Ce n’est pas qu’une histoire canadienne-anglaise. C’est arrivé ici aussi et pas par le seul fait de l’État fédéral. Par le biais de nos propres institutions aussi.

Maintenant, je veux bien recevoir des courriels pour me faire parler de motoneiges subventionnées abandonnées dans le bois par des « Indiens » saouls. Je vous réponds d’avance que si l’on s’indigne davantage des exemptions fiscales dont profiteraient tant d’Autochtones que du fait qu’on les ait enfermés par générations entières, il faudra peut-être admettre que nous ne formons pas un peuple aussi civilisé que nous le pensons.