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Fort Alamo: le mythe déboulonné

Fort Alamo: le mythe déboulonné
WAYNE NEWTON PHOTO

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Dans le folklore américain, plus précisément dans celui du Texas, le siège de Fort Alamo est synonyme de lutte farouche et de résistance héroïque.

Dans sa version la plus caricaturale, la bataille de Fort Alamo oppose de courageux colons américains aux troupes du brutal et sanguinaire général Santa Anna. Ce dernier, qui se présente comme le Napoléon du Nouveau Monde, peine à imposer la puissance de sa troupe de 5000 hommes face à une poignée de résistants conduits par le trappeur légendaire Davy Crockett. Si les colons y trouvent finalement la mort, ils auront démontré brillamment le courage américain!

Présenté de cette manière, ce combat épique évoque l’exploit de Léonidas et des Spartiates face à l’armée du puissant roi des Perses Xerxès Ier à l’entrée du défilé des Thermopyles. Les héros américains de 1836 sont ainsi associés à l’un des plus célèbres faits d’armes de l’Antiquité. 

Presque chaque année depuis le début de ma carrière, je m’emploie à nuancer ce récit au bénéfice de mes étudiants, leur rappelant que l’intervention mexicaine était légitime et que les colons américains souhaitaient arracher cette partie du territoire américain et se déclarer indépendants. Ils y parviendront d’ailleurs un peu plus tard la même année, le célèbre Sam Houston entraînant les siens au combat au son d’un retentissant: «Remember the Alamo!» Il faut venger Alamo!

L’épisode n’est pas anodin, puisque c'est un prélude à la guerre qui opposera le Mexique aux États-Unis entre 1845 et 1848. À la fin de ce conflit, les États-Unis obtiennent approximativement la moitié du territoire mexicain, tout le sud-ouest des États-Unis de 2021. 

Ce n’est qu’à la fin de ce conflit qu’on se décidera à intégrer le territoire du Texas à titre de nouvel État. On s’y refusait jusque-là parce que les Texans pratiquaient l’esclavage. C’est d’ailleurs la pratique de l’esclavage qui explique les premières frictions entre les colons américains et les autorités mexicaines. Les Texans sont encore très fiers de leurs origines et de leur indépendance. Le drapeau du Texas, la bannière à une seule étoile, est un clin d’œil à l’indépendance de la région de 1836 à 1845.

Pourquoi aborder ce sujet avec vous aujourd’hui? Parce que des chercheurs viennent de remettre en question d’autres éléments clés du récit et parce que leur démarche a de nombreuses implications politiques, culturelles et historiques. Une fois de plus, on joue entre histoire et actualité, et je n’ai pas su résister.

Chris Tomlinson et Jason Stanford présentent le fruit de leur labeur dans un ouvrage intitulé Forget the Alamo. La référence au cri de ralliement de Houston indique dès le départ qu’on entend revoir la séquence des événements et les motivations des colons. 

Parmi les révélations les plus importantes que contient cet ouvrage, on peut relever l’importance du maintien de l’esclavage comme facteur de motivation. Dès le départ, les colons se déplacent en territoire mexicain avec leurs esclaves, et leur intention première est d’y développer le modèle des plantations en vigueur dans les États du Sud.

Même la bravoure alléguée des colons est mise à mal. Davy Crockett n’aurait pas résisté jusqu’à la mort, mais aurait plutôt abandonné le combat avant d’être exécuté. Ainsi Crockett, mais aussi plusieurs de ses compagnons passent à la moulinette des auteurs. Les colons ne sont pas là pour résister courageusement et soutenir une noble cause: ils sont plutôt coincés parce qu’ils ne prennent pas au sérieux la menace mexicaine. Mal préparés et dépassés par les événements, ils paient le prix de leur insouciante arrogance. Environ la moitié d’entre eux préfèrent fuir plutôt que d’affronter les troupes de Santa Anna.

La liste des correctifs apportés par les chercheurs est encore longue, mais je crois que vous comprenez déjà l’essentiel: du récit original, il reste peu de choses. Est-ce bien important, en 2021, de rectifier le tout?

Bien sûr, pour les historiens, ça ne fait aucun doute. Pour nous, une des facettes intéressantes du travail de Tomlinson et Stanford est qu’ils ont exploité des sources qui ne sont pas qu’américaines. Ils ont intégré à leur matériel des ouvrages mexicains ainsi que des témoignages d’officiers et de soldats de Santa Anna. Vous comprendrez sans mal que la perspective change beaucoup et que les chances de parvenir à un récit plus équilibré et près de la vérité augmentent.

Au-delà de l’intérêt de la communauté scientifique, le livre soulève déjà la controverse parce qu’on révise ainsi tout le récit de la création du Texas en exposant une fois de plus le «péché originel» de l’esclavage et la très faible représentation des Noirs et des minorités (dont les Américains d’origine mexicaine) dans l’histoire texane.

Ce livre paraît au moment où la démographie de l’État évolue énormément, une réalité qui rattrape les formations républicaine et démocrate. D’une élection à l’autre, les candidats démocrates sont plus sérieux et menacent de plus en plus ce qu’on considérait encore, il y a peu, comme des bastions républicains.

Parmi les minorités qui connaissent une croissance importante dans les zones urbaines du Texas, on retrouve au premier rang les hispanophones. Alors que leurs revendications attirent de plus en plus l’attention, Forget the Alamo leur rappelle qu’on a fait peu de cas de leur présence dans l’histoire et que les héros présumés de 1836 n’ont pas mérité l’hagiographie qui leur a été réservée.

Écrire l’histoire n’est jamais une tâche simple. L’exercice exige plus que le simple respect des faits, parce qu’on doit aussi les organiser, leur donner un sens. L’histoire n’est pas un cumul de dates et de noms, plutôt une mise en contexte et une analyse. On ne devrait jamais faire l’économie d’une variété de sources et de la rigueur incontournable de la méthode. 

Pendant trop longtemps le Texas s’est contenté d’une version édulcorée de son histoire «nationale», se limitant à quelques mythes fondateurs ou à la seule interprétation d’historiens anglo-saxons. Tout comme on s’est intéressé un jour à l’histoire des femmes ou à celle des travailleurs, il faudra maintenant s’assurer que cette histoire représente bien la contribution de toute la société dans sa diversité. Le monde change, l’histoire aussi.