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Amazon: des tonnes d’emballages pour rien

Amazon utilise souvent des boîtes trop grosses et bourrées de plastique, ce que dénoncent employés et experts

L’envers d’Amazon
Photo Chantal Poirier Amazon livre des milliards de colis par année. En juillet 2020 seulement, on parle de 451 millions d’envois, soit 168 paquets... à la seconde.

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Les employés d’Amazon sont encouragés à utiliser plus de plastique que nécessaire pour emballer les colis, a découvert notre journaliste Dominique Cambron-Goulet.

«C’est ridicule», lâche mon collègue Bachir*, qui est en train de remplir une immense boîte en carton de petits coussins d’air en plastique. 

Tout au fond, un petit diffuseur d’odeur. La boîte pourrait en contenir facilement une soixantaine. L’objet sera très bien protégé...

Je viens moi aussi de réaliser ce même emballage, deux fois, en moins de cinq minutes. «Incroyable», poursuit Bachir. 

Chez Amazon, c’est le système informatique qui dicte la taille de la boîte à utiliser. Ça donne souvent des anomalies d’emballage comme celle-là.

«Si le système te dit de mettre un gros objet dans une petite boîte, ça n’entrera pas, alors tu changes la boîte. Mais si le système te dit de mettre un petit objet dans une grosse boîte, tu ne changes pas la boîte. Tu mets plus de [coussins d’air]», m’explique Ibrahim, qui me donne ma formation.  

  • Écoutez Claire Bourget, directrice à l’Académie de la transformation numérique   

Une boîte quatre fois trop grande pour un simple sac de chips provenant... de Calgary.
Photo Chantal Poirier
Une boîte quatre fois trop grande pour un simple sac de chips provenant... de Calgary.

Quand j’apprends les rudiments du poste d’emballeur, je suis déjà un «Amazonien» – surnom donné aux associés Amazon – depuis 11 jours. 

Mais c’est vraiment à ce moment-là que je réalise l’ampleur du suremballage. 

Pendant mes journées comme emballeur, ma conscience écologique prend parfois le dessus et je change certaines boîtes que je juge inutilement grosses.   

  • Écoutez le journaliste Dominique Cambron-Goulet avec Pierre Nantel   

Les piles au lithium sont livrées dans des boîtes en carton pour des raisons de sécurité, mais celles d’Amazon sont beaucoup trop grosses, ce qui se traduit par du suremballage.
Photo Chantal Poirier
Les piles au lithium sont livrées dans des boîtes en carton pour des raisons de sécurité, mais celles d’Amazon sont beaucoup trop grosses, ce qui se traduit par du suremballage.

Je dois alors signaler au système que je déroge à ses ordres. Sinon, une «erreur» sera inscrite à mon dossier de rendement.

Ça va trop vite...

Mais la cadence de travail est trop rapide pour que l'on puisse chaque fois choisir une boîte d'une taille adéquate. Il y a un objectif de rendement à atteindre: 67 commandes par heure. 

«C’est beaucoup», convient Ibrahim, qui est pourtant l'un des emballeurs les plus expérimentés à Lachine. 

Beaucoup de colis, ça fait beaucoup de plastique, et il est difficile d’en saisir l’ampleur, tellement Amazon est un géant. 

Selon une étude réalisée par Oceana Canada, en 2019, Amazon a produit assez de coussins d’air pour faire le tour de la planète 500 fois.

«C’est une empreinte de plastique énorme, qui a un impact sur l’environnement et les océans. Amazon, grâce à sa taille, a le pouvoir de faire une différence», affirme Sayara Thurston, porte-parole d’Oceana Canada, dans notre documentaire L’envers d’Amazon.

Amazon met en doute ces conclusions, jurant n'utiliser que le quart de tout ce plastique. Mais lorsque Oceana a demandé à Amazon de partager ses chiffres, la multinationale a refusé.

Mme Thurston rappelle que les coussins d’air sont difficilement recyclables.

Moi, quand j’emballe, je le sais déjà. On dirait aussi qu’Amazon en est bien conscient. Dans le centre de distribution de Lachine, il n’y a pas de bac de recyclage pour le plastique. Il y a du recyclage de carton et des poubelles.

À la poubelle

Pourtant, la machine qui gonfle les coussins d’air s’enraie fréquemment. Des mètres de film plastique deviennent inutilisables et sont donc directement mis à la poubelle. J’en jette régulièrement pendant mes journées.

À Lachine, j’emballe aussi des colis dans des enveloppes de papier doublées de papier bulle. Celles-ci ne sont pas acceptées dans les centres de tri pour la récupération à Montréal, car il s’agit de deux matières distinctes collées l’une à l’autre. À Québec, elles le sont. 

Ces protections de plastique sont difficilement recyclables.
Photo Chantal Poirier
Ces protections de plastique sont difficilement recyclables.

«Ça met beaucoup de pression sur le consommateur pour savoir ce qui est recyclable et ce qui ne l’est pas», juge Sayara Thurston.

* Les prénoms sont fictifs. 

Des solutions pas appliquées  

Des solutions existent à l’intérieur même d’Amazon pour réduire l’utilisation du plastique, mais elles tardent à être mises en œuvre, pour des raisons de coûts, estime une ancienne employée. 

Après mon enquête dans l’entrepôt d’Amazon à Lachine, j’ai commandé le diffuseur d’odeur qu’on m’avait demandé d’emballer dans une boîte beaucoup trop grosse. 

Je voulais tester le système de l’entreprise pour voir si le suremballage était uniforme. 

À ma grande surprise, l’objet n’est pas arrivé dans une boîte, mais dans une enveloppe qui n'était faite que de papier. 

«C’est efficace, ça marche très bien et on recycle ça depuis des années», souligne Sayara Thurston, d’Oceana Canada.

Le diffuseur d’odeur n’est pas arrivé de Lachine, où ce type d’enveloppe n’est pas utilisé. Il venait de Kenosha, dans le Wisconsin, une ville à mi-chemin entre Chicago et Milwaukee.

Amazon, toutefois, n’entend pas se défaire du plastique de sitôt.

«Le plastique reste l’option la plus légère dont l’empreinte carbone est la moins élevée pour l’emballage», indique la compagnie. 

Greenwashing

Maren Costa a été employée pendant 17 ans au siège social d’Amazon à Seattle, entre 2002 et 2020. 

Avec le groupe Amazon Employees for Climate Justice, la spécialiste du design d’interfaces pour utilisateurs a voulu se battre de l’intérieur afin que la multinationale adopte des pratiques plus écologiques. Elle s’est butée à un «mur de brique». 

«S’ils peuvent épargner des sous, ils ne regardent pas les coûts cachés, comme l’impact sur l’environnement, déplore-t-elle. Ils continuent d’utiliser des enveloppes en plastique parce qu’elles ne sont pas chères.»

L’envers d’Amazon
Capture d'écran

Maren Costa souligne qu’il y a beaucoup de greenwashing chez Amazon. 

En 2019, dans la foulée des marches mondiales sur le climat, l’entreprise a adopté son «Climate Pledge» (Engagement pour le climat), de grands principes pour réduire son empreinte carbone. 

«Ils ont rebaptisé un aréna de Seattle le “Climate Pledge Arena”. Ça attire l’attention et ça nous distrait du fait qu’ils continuent de développer de l’intelligence artificielle pour aider les entreprises d’énergies fossiles à extraire plus de pétrole», soutient Mme Costa.

Elle a été congédiée au début de 2020 pour avoir dénoncé les conditions des travailleurs d’entrepôt relativement à la COVID-19. 

Un système global qui multiplie les déplacements  

Une simple enveloppe d’épices peut parcourir des milliers de kilomètres à l’intérieur du système de distribution d’Amazon avant d’arriver devant votre porte. 

À Lachine, j’effectue souvent le trans-out, c’est-à-dire le transfert de produits vers d’autres centres de distribution. 

Je peux ramasser en une journée des milliers de boîtes qui prendront le chemin de la banlieue de Toronto. 

On dénombre des produits aussi communs qu’une boîte de papier d’imprimante ou une enveloppe d’épices à tacos. 

Il s’agit d’épices d’une grande marque, un produit qui peut assurément être acheté à Toronto. Le distributeur canadien de cette marque est même installé à Mississauga. 

Quand j’ai commandé ce même produit deux mois après mon enquête, il est venu de la banlieue de Toronto. 

Distorsions

Cet exemple illustre bien les distorsions causées par le système de distribution d’Amazon, qui fonctionne de manière globale. Les produits circulent constamment entre les centres de distribution pour accélérer la livraison. 

«Amazon est en train de remplacer des systèmes locaux de distribution par un système globalisé. Ça signifie donc que le transport est beaucoup plus intensif. Cela est préoccupant en ce qui concerne le climat et l’environnement», soutient la codirectrice de l’Institute for Local Self-Reliance, Stacy Mitchell. 

La majorité des commandes que je traite à Lachine sont destinées à des consommateurs de l'Ontario, où il y a déjà de nombreux centres de distribution.

Après l’enquête, j’ai commandé six produits que je voyais régulièrement à Lachine. Une seule commande est venue de cet endroit, le reste provenant de l’Ontario ou des États-Unis. 

Cela dit, un système centralisé peut avoir du bon. Amazon est par exemple capable de combiner deux ou trois de vos commandes faites dans un temps rapproché, évitant ainsi des déplacements. 

Mais ce qui prime est la vitesse. «La quête de la productivité, c’est le Saint-Graal chez Amazon», rappelle Maren Costa, qui a travaillé 17 ans au siège social d’Amazon. 

La valse d’une petite enveloppe d’épices  

ÉTAPE 1

Fabriquée aux États-Unis

L’envers d’Amazon
Photo Dominique Cambron-Goulet

Notre mélange d’épices pour tacos est confectionné aux États-Unis. Les enveloppes sont importées au Canada par une compagnie de Mississauga, en Ontario. 

ÉTAPE 2

Triée à l’entrepôt de Lachine

L’envers d’Amazon
Photo Chantal Poirier

L’enveloppe arrive à Lachine, où elle est placée dans les modules automatisés. Quand un consommateur la commande, je la prends et la dépose dans un bac. 

ÉTAPE 3

Envoyée en banlieue de Toronto

L’envers d’Amazon
Capture d'écran

La petite enveloppe d’épices part de Lachine avec d’autres produits vers un autre entrepôt Amazon, en banlieue de Toronto, où elle sera emballée, seule ou avec d’autres articles. 

ÉTAPE 4

Expédiée en Amérique du Nord

L’envers d’Amazon
Photo Chantal Poirier

Une fois emballé dans une boîte ou une enveloppe Amazon, le mélange d’épices est livré chez un consommateur, qui peut habiter n’importe où au Canada et même aux États-Unis. 


Employé ou ancien employé d’Amazon? Vous avez des informations? Contactez notre journaliste de manière confidentielle à: dominique.c-goulet@quebecormedia.com ou au 514 257-1431.

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