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Enquête: Amazon fragilise les PME et écrase la concurrence

Le géant de la vente accapare à lui seul plus de 40% du marché québécois en ligne

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Amazon écrase complètement la concurrence au Québec, contrôlant plus de 40% des parts du marché du commerce en ligne. Une situation qui fait mal aux petites entreprises d’ici, plus touchées par la pandémie que le géant américain. 

«C’est dominant. La prochaine catégorie de sites, ce sont tous les marchands québécois, avec 24%. Donc, Amazon a presque le double du marché», affirme la directrice de l’Académie de la transformation numérique, Claire Bourget.

Son organisme, affilié à l’Université Laval, sonde chaque année les Québécois sur leurs habitudes de magasinage en ligne. 

Mme Bourget estime à 6 milliards de dollars les achats faits sur Amazon par des Québécois en 2020. 

  • Écoutez Claire Bourget, directrice à l’Académie de la transformation numérique

«Dans chaque catégorie d’achat, le géant a souvent 20% du marché, et le plus proche compétiteur a 3%. En 2018, on l’avait noté partout sauf pour les voyages, l’alimentation et les spectacles», explique-t-elle.

Armes inégales

Le sentiment de se battre à armes inégales est bien présent chez les entrepreneurs.

Selon un sondage de la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), neuf entrepreneurs sur dix croient que la position dominante des géants du web est néfaste pour leurs affaires. 

Le vice-président de la FCEI, François Vincent, juge que la pandémie a amplifié cette problématique, avec un recours plus soutenu au commerce en ligne. 

«Le petit entrepreneur, qui a des taxes municipales et un local à payer, ne va pas nécessairement être capable de vendre les produits au même prix que le géant du web, qui a une économie d’échelle», souligne-t-il.

Photo Chantal Poirier

Standards irréalistes

Roger Chaar, propriétaire de la Librairie Moderne, à Saint-Jean-sur-Richelieu, estime qu’Amazon a mis en place des standards irréalistes en matière de livraison.

«On se sent vraiment obligé de suivre la tendance et d’offrir la livraison gratuite à partir de 39$», dit-il.

  • Écoutez le journaliste Dominique Cambron-Goulet avec Pierre Nantel

M. Chaar trouve difficile de rivaliser avec un géant qui est essentiellement un fournisseur de services informatiques.

«L’essentiel de leurs profits vient de la branche Amazon Web Services, rappelle le libraire. Leurs ventes directes ne font qu’environ 2 ou 3% de profit. Aucune banque ne voudrait te prêter de l’argent pour lancer une entreprise qui fait 2% de profit.»

Il est toutefois possible de rivaliser avec Amazon. L’entreprise montréalaise de produits de plein air Altitude Sports garantit la livraison le même jour dans le grand Montréal et le lendemain ailleurs au Québec.

«Les géants du web, c’est comme les grands joueurs du détail d’avant. Il y aura toujours un grand joueur qui offre un certain niveau de service. Mais il y a toujours des occasions, pour un plus petit joueur, d’émerger», estime son codirigeant, Alexandre Guimond. 

ADULTES ABONNÉS AU PROGRAMME DE FIDÉLITÉ AMAZON PRIME 

Janvier 2020 12%

Janvier 2021 26% 

PARTS DE MARCHÉ AU QUÉBEC 

Amazon 41%

Marchands québécois 24%

Marchands canadiens 18%

Marchands étrangers 16% 

Rapport Netendances 2020. Académie de la transformation numérique

Comme un monopole  

Le Bureau de la concurrence du Canada a lancé l’été dernier une enquête pour savoir si Amazon abuse de sa position dominante, notamment en favorisant les entreprises qui utilisent ses services de publicité et de livraison. 

Ce n’est pas la première fois qu’Amazon est dans la ligne de mire du Bureau de la concurrence. Une enquête avait conclu en 2017 que le géant du web donnait aux consommateurs l’impression qu’ils payaient moins cher en affichant des «prix habituels» non vérifiés. L’entreprise a payé 1 M$ en amende.

Le Canada n'est pas le seul pays où la position dominante du géant du web inquiète. 

La codirectrice de l’Institute for Self-Reliance, Stacy Mitchell, juge qu’Amazon a un pouvoir semblable à celui d’un monopole, car elle «peut dicter les règles aux autres joueurs du marché en ligne».

«Ça place les autres compagnies devant un choix difficile. Soit elles continuent de vendre sur leur propre site, où il y a peu de trafic, soit elles vont sur Amazon», explique cette experte basée dans le Maine ayant réalisé plusieurs études sur la multinationale. 

Mais se joindre à Amazon n’est pas garant de succès à long terme, estime Mme Mitchell.

«Vous donnez à votre compétiteur le plus féroce un regard interne sur votre entreprise. Il connaît vos meilleurs produits, vos coûts. Amazon peut se lever un matin, fermer votre compte et détruire votre gagne-pain. Et ils l’ont fait», dit-elle. 

En 2019, un tribunal allemand a même ordonné à Amazon de ne plus fermer des comptes sans donner de préavis aux entreprises. 

Meilleure qualité  

Les co-PDG d’Altitude Sports, Alexandre Guimond (à gauche) et Maxime Dubois, rivalisent avec les délais de livraison d’Amazon.
Photo courtoisie
Les co-PDG d’Altitude Sports, Alexandre Guimond (à gauche) et Maxime Dubois, rivalisent avec les délais de livraison d’Amazon.

Le marchand montréalais de produits de plein air Altitude Sports juge qu’il se démarque du géant du web, notamment en occupant la «niche» des produits durables et haut de gamme. 

Alexandre Guimond, co-PDG de l’entreprise, rappelle que des marques haut de gamme ne veulent pas faire affaire avec Amazon «parce que le degré de service n’est pas à leur goût». 

«On a été approchés pour vendre nos produits à travers Amazon, et on trouvait qu’il n’y avait pas de raison. On offre un meilleur service de livraison au Québec et au Canada en général», relate Maxime Dubois, co-PDG d’Altitude Sports.

Il rappelle toutefois qu’il faut faire des investissements importants pour être rentable en ligne. 

L’entrepôt d’Amazon à Lachine utilise des modules robotisés pour transporter les étagères.
Capture d'écran
L’entrepôt d’Amazon à Lachine utilise des modules robotisés pour transporter les étagères.

«Les gens ne s’imaginent pas à quel point il y a de l’humain derrière le commerce en ligne. On a de grosses équipes techniques. Ça engendre des coûts et il faut s’assurer d’être rentable à long terme. C’est le principal défi qui ressort des discussions qu’on a eues avec d’autres entrepreneurs québécois», soutient-il. 

Ils sont plus forts en se regroupant  

Pour réduire leurs coûts et augmenter leur capacité d’inventaire, les librairies indépendantes du Québec ont créé un site web commun, leslibraires.ca, il y a neuf ans.

«On travaille à mutualiser les services. Ça nous permet d’être présents sur le web à bas coûts, ce qui est essentiel en 2021», explique Roger Chaar, libraire membre du conseil d’administration qui gère le site. 

Il affirme qu’en combinant leurs stocks, les quelque 100 librairies ont un plus grand inventaire que tous leurs concurrents au Québec. 

Moins rentable

Roger Chaar dit qu’il n’a pas vu ses ventes chuter avec la popularité grandissante d’Amazon. Toutefois, il note un impact sur les exigences des clients au sujet des délais de livraison et des prix. 

«Amazon a créé l’impression que vendre en ligne, c’est moins cher qu’en personne. Mais c’est un peu faux, cette idée. Ça nous coûte à peu près deux fois plus cher qu’en magasin», affirme le propriétaire de la Librairie Moderne, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Il énumère les frais de livraison très élevés, mais aussi les coûts associés aux retours, aux produits endommagés et aux colis perdus.  

Scinder Amazon?  

Au début de 2020, l’informaticien de Vancouver Tim Bray a claqué la porte d’Amazon. Il trouvait inacceptable que des employés inquiets pour leur santé en raison de la pandémie aient été mis à pied pour avoir dénoncé la situation. 

Depuis, M. Bray, qui a travaillé pendant six ans chez Amazon Web Services (AWS), s’est exprimé publiquement pour que cette branche soit détachée du géant du web, afin d’en réduire la puissance. 

«C’est très difficile de compétitionner contre Google ou Amazon quand ils viennent dans votre secteur d’activité parce qu’ils ont énormément d’argent qui vient d’autres secteurs plus profitables de l’entreprise», dit-il.

Il rappelle que l’essentiel des profits d’Amazon vient d’AWS, le service d’infonuagique. 

Selon lui, les gouvernements ne devraient pas laisser les grandes entreprises de technologie contrôler une part aussi importante de l’économie. 


 Employé ou ancien employé d’Amazon? Vous avez des informations? Contactez notre journaliste de manière confidentielle à: dominique.c-goulet@quebecormedia.com ou au 514 257-1431.

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