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La fin de l’ère de la «bullshit»

poules en plein air et poulailler
Photo Adobe Stock

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Pendant des années, les consommateurs et les médias ont voulu donner le bénéfice du doute aux agriculteurs, surtout pour les systèmes de quotas et de gestion de l’offre, qui ont rendu des centaines d’agriculteurs millionnaires. Pendant qu’une ferme de poulets de taille moyenne valait plus de 7 millions de dollars en 2020, la valeur nette d’une ferme laitière moyenne dépasse facilement les 3 millions, selon Statistique Canada. Le principe de base du système est de produire ce que l’on consomme pour le lait, les œufs et le poulet. Des quotas de production restrictifs plus des tarifs à l’importation et hop, le tour est joué! Depuis toujours, les producteurs ont géré leur image de main de maître, mais cette époque semble révolue.

Dès qu’un scandale ou une crise agricole éclatait en campagne, les caméras et micros étaient automatiquement rivés sur Longueuil, où se trouve le siège de l’Union des producteurs agricoles (UPA) et où presque 1500 employés travaillent. Une vraie machine. Perçue comme la voix de la raison en agroalimentaire, l’UPA expliquait toujours aux citadins qu’il n’y avait rien à craindre et que tout était maîtrisé, sans chiffre ni preuve. On ne disait jamais tout; juste assez. Seulement des paroles. Et si un ou une osait contredire la machine UPAienne, des accusations de malhonnêteté intellectuelle étaient vite portées. L’intention était d’écraser les messages contraignants le plus rapidement possible, et ça fonctionnait.

Mais le scandale du Buttergate ce printemps durant la pandémie a changé quelque chose de fondamental. Lorsque les Québécois ont appris que le beurre était dur parce que les vaches étaient nourries à l’huile de palme, les producteurs de lait ont complètement perdu leur confiance. Ils ont été forcés de cesser d’utiliser la «palmite» à la ferme, et une enquête a été déclenchée à travers le pays. Depuis que le scandale a secoué l’industrie en février, non seulement avons-nous appris par les universités de Guelph et de Dalhousie que l’huile de palme était effectivement l’un des facteurs responsables de la dureté du beurre, mais personne n’a vu Laurent Duvernay-Tardif, le porte-parole vedette du lait. La pandémie a incité tout le monde à se préoccuper davantage de son alimentation et des pratiques agricoles d’ici et d’ailleurs. L’huile de palme n’a tout simplement pas passé, même si les agriculteurs, l’UPA, les agronomes et les autres disciples du secteur s’obstinaient à dire qu’il n’y avait aucun problème.

Le secteur du lait vaut des milliards, et l’huile de palme permettait aux producteurs de faire plus d’argent tout en minimisant les coûts. C’était la première fois que les producteurs de lait et l’UPA devaient écouter les consommateurs. Pour les adeptes du secteur, la situation était invraisemblable.

Et maintenant, c’est au tour de l’histoire rocambolesque d’Exceldor. L’usine de Saint-Anselme vient d’euthanasier au-delà d’un million de poulets à cause d’un conflit de travail. Pour nous tous, c’est 15 à 40 millions de poulets jetés à la poubelle, et la grève n’est toujours pas terminée. Pendant que les producteurs de volaille, en l’occurrence l’UPA, tentent d’obtenir la sympathie du public, le message ne passe pas, encore une fois.

Exceldor est une coopérative dont les 400 membres sont tous des producteurs de poulets et les fournisseurs de l’usine. Ce sont donc les mêmes personnes. Non seulement seront-ils dédommagés pour leurs pertes, mais il n’existe aucun incitatif pour les encourager à mettre fin au conflit de travail. Pendant ce temps, les producteurs continuent à produire et à encaisser leurs indemnisations, les travailleurs sont toujours en grève, les poulets se font euthanasier et les consommateurs paieront sûrement plus pour leur poulet dans les prochaines semaines. Quelle situation aberrante! Bien que le dossier soit épineux, les gens commencent à comprendre le jeu des producteurs grâce au bon travail des journalistes.

La grande majorité des chercheurs à l’Université Laval sont financés par l’UPA et ils ne diront jamais rien contre la gestion de l’offre, jamais. Les journalistes commencent aussi à comprendre qu’à Laval, c’est l’omerta. À l’Université McGill aussi. La liberté intellectuelle dans le secteur agroalimentaire au Québec n’existe pas, du moins, pas comme ailleurs.  

Les producteurs de volaille hurlent qu’ils n’ont pas le choix de recourir à l’euthanasie, mais l’argumentaire est flou et ils évitent de parler de la gestion de l’offre à tout prix. Le régime de la gestion de l’offre dans le secteur du poulet limite les options d’Exceldor. Limites à l’importation et barrières interprovinciales: l’euthanasie est pratiquement inévitable. L’usine d’Olymel à Vallée-Jonction est en grève depuis presque deux mois, et aucun porc n’a été euthanasié jusqu’ici. Zéro. Et le porc, bien sûr, n’est pas assujetti à la gestion de l’offre.

Pour faire mal paraître les travailleurs et les tenir responsables du conflit, Exceldor a divulgué que des poulets étaient gazés chaque jour. Sinon, personne ne le saurait. Pensez-vous vraiment que c’est la première fois que des animaux sont euthanasiés au Québec? Pensez-vous que l’an dernier, au début de la pandémie, c’était la première fois que du lait était jeté dans les égouts? Dans ce cas-ci, nous le savons parce qu’Exceldor nous l’a dit. Les agriculteurs vont toujours nous dire ce qu’ils veulent que l’on sache, pas plus, pas moins. 

Le système de quotas a ses mérites, mais sa faille principale est de ne pas prioriser la transformation autant que la production. Le système doit assurer une plus grande coordination verticale à travers la chaîne. La création d’une réserve stratégique et la minimisation des barrières interprovinciales sont primordiales.

Les agriculteurs ont souvent abusé de l’ignorance des médias et des citadins. Mais depuis le Buttergate, et maintenant avec Exceldor, les médias posent les vraies questions, les bonnes. Espérons que c’est la fin de l’ère de la «bullshit» à Longueuil.