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Ryan Reaves et l’héritage de Bass Reeves

Ryan Reaves et l’héritage de Bass Reeves
Photo Martin Chevalier

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Il arrive à l’occasion qu’en rédigeant mes petits billets je puisse concilier différentes passions ou différents intérêts. C’est le cas aujourd’hui.

Dans le cadre de mon travail dans les médias, j’effectuais récemment des recherches sur un personnage de légende, le premier shérif noir à l’ouest du Mississippi, Bass Reeves. Ancien esclave, il maîtrise plusieurs langues des Premières Nations sur les territoires qu’il chevauche, ce qui lui sera fort utile quand il deviendra shérif, en 1875, et qu’il pourchassera les voleurs. Ses exploits sont innombrables et on lui attribue plus de 3000 arrestations pendant une carrière de 32 ans.

Je me suis d’abord penché sur l’histoire de ce personnage lors de la parution de l’album de Lucky Luke intitulé Un cow-boy dans le coton. Jusque-là, la bande dessinée qui se déroule autour de la période de la guerre de Sécession, pendant et après, n’avait pourtant jamais représenté les Noirs, ou si peu. 

Il s’agit ainsi d’un clin d’œil à un véritable héros, mais aussi d'une reconnaissance de la contribution des cowboys noirs, que le cinéma ou la littérature ont effacés. Plus récemment, un film très ordinaire intitulé Hell on the Border reprenait la vie du shérif en y ajoutant une part de fiction. J’avais déjà vu le film une première fois pour le commenter à la radio, mais je l’ai revu cette semaine pour répondre à des questions d’anciens étudiants.

Pour étoffer mes réponses, je me suis replongé dans mes recherches pour m’intéresser à la fin de la vie de Bass Reeves et à son héritage. Non seulement le shérif a-t-il marqué son époque, mais plusieurs de ses descendants ont été des représentants des forces de l’ordre.

Si je vous parle de ce sujet aujourd’hui, c’est que, tout en poursuivant mes activités professionnelles, je surveille attentivement l’étonnant parcours du Canadien en séries éliminatoires. Comme une bonne partie de la population québécoise, je suis rivé à mon écran et scrute avec attention les performances du CH, mais aussi, bien sûr, celles des équipes rivales.

Depuis le début de la série contre les Knights de Vegas, j’ai remarqué la présence de Ryan Reaves. Costaud, rude et un tantinet baveux, il pratique un style que j’aime bien. On ne s’attend pas à un championnat des compteurs dans son cas, mais il fait sentir sa présence et a frappé l’adversaire plus souvent que n’importe quel autre joueur cette saison.

Outre sa carrure et sa présence intimidante, je n’ai pu faire autrement que de remarquer qu’il est également un des rares joueurs de couleur de la LNH, le circuit professionnel étant constitué à 97% de joueurs blancs. Plusieurs hockeyeurs noirs, comme Evander Kane, croient que la LNH est toujours aux prises avec une forme de racisme, malgré les efforts pour éliminer les attaques verbales dont ils ont été victimes.

C’est ici que ma passion pour l’histoire, la politique et notre sport national se rejoignent. En cherchant à la fois sur Bass Reeves et Ryan Reaves, j’ai constaté que le joueur de hockey est un descendant direct du célèbre shérif. L’orthographe du nom de famille a été modifiée avec le temps, mais le lien est bien réel.

Plus encore, l’héritage de Bass Reeves teinte le comportement et les opinions de Ryan. Comme bien des athlètes de couleur, il a dû répondre à de multiples questions des journalistes depuis quelques années, plus particulièrement sur les relations entre les différents corps de police et la communauté noire. Vous imaginez qu’on l’a pressé de questions au moment de la mort de George Floyd ou du procès du policier Derek Chauvin.

Ryan Reaves a reconnu qu’il vivait un conflit intérieur face à la situation qui existe aux États-Unis. Il concilie difficilement le long historique familial au sein des forces de l’ordre et le combat de la communauté noire. 

Reaves est déchiré sur cette question, puisqu’il connaît la réalité du travail des policiers tout comme il est sensible aux iniquités de la société américaine. De père noir et de mère blanche, l’athlète originaire de Winnipeg vit une réalité bien particulière.

Le joueur des Knights a été plutôt discret dans ses commentaires jusqu’à maintenant, même s’il a déjà posé un genou au sol lors de l’interprétation de l’hymne national, une attitude qui le distingue de son frère Jordan, qui joue dans la CFL. Le père, Willard, a lui aussi été footballeur professionnel... Et, plus tard, sergent du Manitoba Sheriff Service. Ça ne s’invente pas. 

Ryan avance qu’il était probablement plus évident pour Jordan de manifester plus bruyamment, le football regroupant majoritairement des joueurs de couleur, plus enclins à se soutenir et à se motiver. 

Je vous laisse sur une dernière anecdote concernant le joueur des Knights. On le surnomme parfois «The Lone Reaver». Une fois de plus, l’explication se trouve dans la légende de l’ancêtre. Sans qu’on puisse produire de preuves formelles pour le confirmer, on a déjà avancé que les exploits de Bass Reeves étaient à l’origine de la création du héros fictif, blanc celui-là, Lone Ranger.

Voilà! J’ai pensé que ce petit mélange d’histoire et de sport pourrait vous divertir avant le début du match de ce soir. Bon match et «Go Habs go!»