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Robert Morin, cinéaste passionné

Scénarios refusés
Photo courtoisie Scénarios refusés
Robert Morin
Éditions Somme toute

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J’ai édité des livres pendant près de vingt-cinq ans. Des manuscrits de roman, de poésie, de théâtre, d’essai, de biographie, j’en ai reçu des masses, parfois jusqu’à dix ou quinze par semaine. Cela représente beaucoup de papier, de gestion, de travail, avec son lot d’excitation et aussi de déception. C’est sans doute le plus beau métier du monde. On y fait des rencontres inoubliables.

Publier un ouvrage d’un illustre inconnu, c’est comme jouer à la loterie, tout peut arriver. Avec les refusés, je me suis rarement trompé. Les acceptés devaient cadrer avec mes sensibilités, avec mes goûts – « étonnez-moi ! » – c’était la liberté que je m’étais donnée, les considérations financières n’étant pas un critère de jugement.

Le cinéaste Robert Morin est indéniablement de ceux qui étonnent et innovent. Sa production cinématographique en témoigne, tout comme ce projet original de publier ses scénarios refusés, une allusion sans doute au Salon des refusés, à Paris, en 1863. On le connaît impitoyable, direct, drôle, penchant du côté des perdants magnifiques et des marginaux. Dans les trois scénarios refusés qu’il a choisi de nous présenter, on ne sera pas perdu, on est plongé dans le même univers qui remet en question notre confort et notre indifférence. 

« Trois histoires qui tournent autour de la même idée forte : comment trouver sa place dans un monde qui n’accepte pas la différence et l’altérité, que ce soit dans le Brésil des années 1950 et 1980, dans une téléréalité macabre ou en pleine conquête du “Nouveau Monde” par les Européens ? »

Pourquoi ces trois scénarios ont-ils été refusés ? se demande Morin. « S’agit-il de jugement ou de censure ? » 

En publiant ces refusés, Morin se défend de vouloir régler ses comptes avec ces juges à la solde des organismes subventionnaires, aussi bien provincial que fédéral, « bien que le système dans lequel ils évoluent mérite d’être révisé en profondeur », précise Morin.

Le cinéaste explique qu’il aime déranger et créer des zones d’inconfort, en montrant l’envers de la médaille, sans pour autant perdre l’attention de son public. Le personnage du monstre s’avère le meilleur vecteur pour transmettre le message, dit-il. 

« Les monstres participent à la formation du libre arbitre chez l’enfant et au peaufinage de cette même faculté chez l’adulte », précise le créateur, tout en disant craindre qu’on s’habitue à l’horreur présente partout sur le web. Il avoue du même coup qu’il est devenu cinéaste « par fascination pour la monstruosité. [...] Tous mes films ont été des films de monstres. Toxicomanes, campagnards ignorants, banlieusards égoïstes ; des monstres sociaux conformes à des préjugés établis que j’ai installés du mieux que je le pouvais sur un fil de fer, avec la laideur pour abîme sous leurs pieds et la candeur pour destinée. » Joli programme.

Aventure, polar, drame historique

Le premier scénario, « La femme de nulle part », est basé sur une histoire réelle qui s’est déroulée dans les années 1930, dans la jungle brésilienne, chez les Yanomamis. À l’âge de douze ans, Helena Valero est faite prisonnière par un groupe d’Autochtones. Elle réussira à s’enfuir avec ses deux enfants après 25 ans de captivité. Mais la vie lui est insupportable chez les siens et elle repartira bientôt s’installer tout près du lieu où elle a vécu prisonnière, avec un de ses fils, dans une cabane. Morin en a fait « un Tarzan au féminin », où s’entrechoquent deux mondes, celui dit « civilisé » et celui des Autochtones.

Le deuxième scénario refusé, intitulé « L’amour & le pornographe », est un genre de polar où se confrontent « bons, méchants, agresseurs, victimes, coupables et innocents », de même que le marquis de Sade et Platon. Morin y voit « un amalgame de bédé de série noire et de réalisme magique ».

Le troisième scénario (refusé par l’auteur lui-même) s’inspire des relations de voyage de Jacques Cartier et des recherches du sociologue Denys Delage sur la vie des Autochtones avant l’arrivée des Européens. Un face-à-face culturel qui confronte deux émissaires interprètes et met à nu les trahisons des Européens dans leurs relations avec les Premières Nations.

Après avoir lu cet ouvrage passionnant, vous ne verrez plus de la même façon les films de Robert Morin, « artiste majeur de notre cinéma, dont la stature est unique ».

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