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La chaleur a coûté la vie à des dizaines de Québécois

En 5 ans, 52 % des 166 décès liés à la chaleur étaient des gens souffrant de troubles mentaux ou de dépendance

Canicule plusieurs morts
Photo d'archives, Martin Chevalier La canicule de 2018 a été la plus meurtrière des dernières années au Québec.

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Au cours des cinq dernières années, la moitié des gens morts en pleine canicule avaient des problèmes de santé mentale ou de dépendance, selon une analyse effectuée à partir des rapports de coroner.

Annabelle Blais et Charles Mathieu, Bureau d’enquête

• À lire aussi: 166 histoires de Québécois décédés après avoir souffert de la chaleur

• À lire aussi: Même en santé, la chaleur l’a tué

Alors qu’une canicule meurtrière a fait de nombreuses victimes la semaine dernière dans l’ouest du pays, notre Bureau d’enquête s’est intéressé aux populations les plus à risque lors des vagues de chaleur.

Nous avons ainsi analysé 166 rapports d’enquête de coroner où la chaleur excessive a causé ou contribué au décès d’une personne, dans tout le Québec, entre 2015 et 2020. 

Ce qui frappe surtout est la surreprésentation des personnes avec des troubles mentaux. Parmi tous les décès dus à la chaleur analysés, 52 % sont des personnes aux prises avec des problèmes comme la schizophrénie, des troubles anxieux, la dépression, un trouble bipolaire, une déficience ou une dépendance aux médicaments, aux drogues ou à l’alcool.

Chez les personnes décédées âgées de 30 à 59 ans, cette proportion est même de 70 %.  

Dans son enquête sur la vague de chaleur de 2018, la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSP) a d’ailleurs reconnu qu’il restait du travail à faire pour prévenir les décès dans cette population.

Médicaments à surveiller

Différentes raisons expliquent qu’elle soit plus à risque. L’enquête de la DRSP et plusieurs rapports de coroner soulignent que des médicaments comme les antipsychotiques ou les antidépresseurs peuvent aggraver la déshydratation et les coups de chaleur. 

Ils perturbent la thermorégulation du corps en affectant la capacité de transpirer ou modifient la perception de la chaleur.

Les personnes avec un trouble sévère ont aussi moins tendance à adopter des « comportements d’adaptation à la chaleur », comme s’hydrater, porter des vêtements légers ou adapter leurs activités, précise l’enquête.

« Un autre facteur est l’isolement social qui vient avec les troubles mentaux plus sévères, explique le Dr David Kaiser, de la Santé publique de Montréal. Il y a aussi un lien avec la qualité du logement et les conditions de vie. »

Ils sont d’ailleurs nombreux à habiter en maison de chambres. C’est pourquoi, après la vague de chaleur mortelle de 2018, la DRSP a fait un travail pour recenser ces lieux.

« En vague de chaleur, on fait du porte-à-porte, et on va cibler ces endroits en priorité », explique le Dr Kaiser. Il travaille aussi sur le projet d’un registre des personnes vulnérables pour les services d’urgence. 

« Ça nous permettrait de les connaître et d’aller les visiter pour s’assurer qu’elles vont bien quand il y a une canicule », ajoute-t-il.

Les régions aussi touchées

Autre constat, la chaleur ne tue pas qu’à Montréal. Environ 45 % des décès sont survenus à l’extérieur de l’île. 

Par exemple, deux personnes sont décédées en Abitibi, une dans le Bas-Saint-Laurent et cinq dans la Capitale-Nationale. L’an dernier, le nombre de décès survenus dans le reste du Québec a même été légèrement plus élevé qu’à Montréal (11 contre 10).

Le sud de la province demeure tout de même plus vulnérable : pour la région métropolitaine (avec Laval, Longueuil et les couronnes), c’est près de 70 % de tous les morts.

166 décès par la chaleur sous la loupe  

Faits saillants en 2015 et en 2020  

  • Sur les 166 décès liés à la chaleur, 75 sont survenus à l’extérieur de Montréal.   
  • Les trois quarts des décès (125) sont survenus à l’été 2018, dont 117 liés à la vague de chaleur de juillet. Le 4 et 5 juillet 2018 uniquement, 44 personnes sont mortes.    
  • Les vagues de chaleur de 2019 et 2020 ont pour leur part causé la mort de 17 et 21 personnes respectivement.   
  • Les personnes atteintes de schizophrénie représentent 11 % des décès survenus pendant une canicule alors que dans la société québécoise 0,4 % des gens sont atteints. La moyenne d’âge de personnes schizophrènes décédée est de 59 ans.   
  • 70 % des 30 à 59 ans décédés en raison de la canicule avaient des problèmes de santé mentale.   
  • Les hommes sont beaucoup plus touchés, ils représentent 66 % des décès.   
  • La moyenne d’âge des personnes décédées est de 66 ans. La tranche d’âge la plus atteinte est celle des 60 à 69 ans, soit environ 32 % de tous les décès.   
  • On compte 3 décès chez les 30-39 ans. Les trois avaient des troubles de santé mentale.   
  • La victime la plus jeune avait 3 ans.   

*Source : Analyse des rapports du coroner 2015 à 2020

75 jours de chaleur extrême si rien n’est fait  

Canicule plusieurs morts
Photo Chantal Poirier

Si rien n’est fait pour réduire nos gaz à effet de serre au cours des prochaines années, le nombre de jours de chaleur extrême augmentera. Et c’est à Montréal qu’il y en aura le plus, selon un récent rapport de Ressources naturelles Canada.

Elizabeth Ménard et Annabelle Blais, Agence QMI et Bureau d’enquête

Dans la métropole, si le réchauffement climatique fait augmenter la température de 4 °C, on pourrait compter jusqu’à 75 journées de chaleur extrême contre 62 à Toronto, 45 à Calgary ou 20 à Vancouver.

Le nombre de morts et d’hospitalisations dus à la chaleur augmentera aussi. À titre d’exemple, la canicule de 2018, qui a duré six jours, a causé plus de 117 morts (125 pour tout l’été).

« La chaleur, c’est un des événements météo les plus meurtriers, sous-estimés et sournois », souligne le météorologue d’Environnement Canada, Steve Boily. 

Cercle vicieux

L’air conditionné peut faire partie de la solution, mais il cause d’autres problèmes. Ces dernières années, la climatisation a fait bondir la demande mondiale en énergie. 

« S’ils n’utilisent pas des sources d’énergie renouvelable, ils contribuent aux changements climatiques qui entraînent de plus en plus de canicules, donc c’est un cercle vicieux », souligne Daniel Gagnon, de l’Institut de cardiologie de Montréal.

Les travaux de recherche de ce dernier portent sur les réponses physiologiques à un stress thermique.

Il étudie d’autres stratégies de refroidissement comme le ventilateur, tremper les pieds dans l’eau froide, ou boire de l’eau afin de déterminer les plus efficaces.

« Ce sont des choses recommandées ou dont on entend parler, mais il manque la science derrière pour dire : oui, c’est vraiment efficace ou non, ça ne change rien », explique-t-il.  

Ainsi, le ventilateur peut être bénéfique jusqu’à 38 °C. Jusqu’à cette température, il peut accélérer l’évaporation de la sueur. 

Lutte aux îlots de chaleur

Les stratégies de refroidissement et toutes les mesures d’urgence de la santé publique pour protéger les plus vulnérables ont toutefois leurs limites. La solution passera inévitablement par une lutte au réchauffement climatique.

« Il faut que les gens soient moins dans des îlots de chaleur [...] et faire ce qu’on peut pour freiner les changements climatiques », dit le médecin David Kaiser, de la Direction de la santé publique de Montréal.

Abandonné en pleine canicule  

La peine et la colère de Manon Charette sont encore vives trois ans après le décès son frère Sylvain lors de la canicule de 2018.
Photo Chantal Poirier
La peine et la colère de Manon Charette sont encore vives trois ans après le décès son frère Sylvain lors de la canicule de 2018.

Un homme aux prises avec des problèmes de santé mentale a été abandonné à son sort et retrouvé seulement une semaine après son décès en pleine canicule. Un drame qui aurait pu être évité selon sa sœur.

Nicolas Lachance, Bureau d’enquête

Manon Charette est toujours en colère à la suite du décès tragique de son frère en juillet 2018, alors qu’une vague de chaleur meurtrière déferle sur la grande région de Montréal.

« Ce décès-là, pour moi, c’est un drame », a déploré la dame, la voix tremblante, affectée par la tristesse qui l’habite toujours, trois ans après la mort de son frère.

Le coroner a conclu qu’il est décédé de complications après une exposition à la chaleur excessive.

Il note que certains types de médicaments, comme ceux prescrits à Sylvain Charette, entraînent une perturbation du système de régulation de la température corporelle. Ces personnes sont plus susceptibles d’être affectées par la canicule et d’en mourir.

Quelques semaines avant son décès, M. Charette, 62 ans, avait été hospitalisé en raison d’un trouble psychotique.

Les psychiatres qui le traitent constatent un délire de persécution chronique, des idées suicidaires envahissantes avec isolement et anxiété.

En juin, il obtient son congé de l’hôpital. Son état s’est amélioré grâce à la prescription d’un antidépresseur et de deux antipsychotiques.

Une ressource communautaire en santé mentale fait un suivi de son état à quelques reprises, mais le 29 juin, M. Charette annonce qu’il ne souhaite pas de prochain rendez-vous.

« Il vivait seul, il était désorganisé, sans climatisation et avec une nouvelle médication », se rappelle en larmes Mme Charrette.

Retrouvé mort

Le 12 juillet, sans nouvelles de son frère depuis huit jours, Mme Charette appelle en panique à la division Urgence sociale de Laval.

Deux intervenants vont chez l’homme, mais n’obtiennent pas de réponse.

Ils décident d’alerter le Service de police de Laval afin de pénétrer dans l’appartement. Sylvain Charette s’y trouve, couché sur le dos dans son lit. Son décès remonte à plusieurs jours.

Pourtant, Manon Charette avait réclamé de l’aide pour son frère durant la vague de chaleur.

« Pour moi aussi, les chaleurs étaient très difficiles. J’ai des problèmes de santé et je travaillais. Je faisais un suivi par téléphone », explique-t-elle.

Le dernier contact avec son frère remonte au 4 juillet 2018. À la suite de cet appel, elle est inquiète, car son frère était affecté par la canicule.

Aide demandée

Après discussion avec la division Urgence sociale de Laval, cette dernière contacte la ressource en santé mentale qui le suivait. Une intervenante a fait un suivi le jour même. Mais M. Charette n’a jamais répondu.  

« Elle en déduit qu’il doit être chez une amie dont il lui a déjà parlé et quitte les lieux. Aucune autre relance n’est faite jusqu’au jour de la découverte du corps de M. Charette le 12 juillet », écrit le coroner.

Le 12 juillet, Manon Charette a de nouveau multiplié les appels aux différentes ressources pour que quelqu’un se déplace. « J’ai communiqué avec l’Urgence sociale. Devant ma détresse, ils ont envoyé des gens. Mais il était trop tard. »

– Avec la collaboration de Pascal Dugas-Bourdon et Annabelle Blais


Le coroner a recommandé dans son rapport que la ressource en santé mentale mette par écrit son plan d’intervention en cas de chaleur extrême, ce qui a été fait.