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Trois sépultures sortent de terre après 600 ans à l’Oratoire

La découverte archéologique éclaire la préhistoire nord-américaine

Oratoire 5
Photo Mathieu-Robert Sauvé C’est à quelques mètres de la statue de saint Joseph, sur le site de l’oratoire de Montréal, qu’on a trouvé les ossements humains.

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Les ossements humains retrouvés en 2019 sur le site de l’Oratoire Saint-Joseph sont ceux de deux femmes et d’un enfant enterrés à cet endroit il y a plus de 600 ans.

C’est ce que concluent les archéologues de la firme Archéotec, de Montréal, qui ont analysé les restes humains au cours des derniers mois. « Il ne fait aucun doute que ce sont des sépultures car nous avons retrouvé les squelettes dans des positions typiques : fœtale pour les adultes et en flexion totale pour l’enfant », explique la bioarchéologue Isabelle Coupal, qui a orchestré les fouilles pendant trois semaines à l’automne 2020. 

« C’est magnifique de constater que plusieurs siècles d’occupation du territoire n’ont pas affecté des ossements humains ensevelis un mètre sous la surface du sol », commente Mme Coupal dont la spécialité est inusitée : l’interprétation des restes humains enfouis dans le sol depuis des centaines, voire des milliers d’années. « Je cherche à comprendre de quelle façon vivaient les gens dont on retrouve les traces aujourd’hui », explique-t-elle au Journal. 

Au terme des fouilles menées à l’été 2020, elle a documenté chaque os des défunts – deux femmes âgées de 17 à 25 ans et un enfant dont le sexe et l’âge n’a pas pu être précisé – et déterminé une foule d’indices sur leur mode de vie. L’observation des dents, par exemple, a permis de confirmer qu’ils consommaient du maïs. 

Perles et poterie

En plus des ossements, on a exhumé des tessons de poterie et trois perles provenant d’un bracelet porté par l’enfant. La datation a été évaluée grâce à l’analyse d’un morceau de charbon trouvé près des sépultures. 

« C'est une découverte importante car elle témoigne d'une période qui intrigue les historiens et anthropologues depuis longtemps, commente l’anthropologue Pierre Trudel, vice-président de la Société Recherches amérindiennes au Québec et chargé de cours à l’UQAM. Vers 1400, on sait que les Iroquoïens du Saint-Laurent formaient une population bien établie. Et pourtant ils semblent être disparus dans le siècle suivant. »  

Hochelaga?

Il s’agit en réalité d’un des plus vieux débats de l’archéologie québécoise et de la préhistoire nord-américaine : qu’est-il advenu des Iroquoïens du Saint-Laurent? « Premiers habitants de la montagne », selon le site officiel du Mont-Royal, « ils cultivent maïs, courges et haricots sur ses flancs, dans de grands champs fertiles. Leur village se nomme Hochelaga, rapporte l’explorateur français Jacques Cartier qui le visite en 1535. Toutefois, lorsque Samuel de Champlain revient sur l’île en 1603, il ne retrouve pas cette communauté; son emplacement exact fait d’ailleurs toujours l’objet d’hypothèses ». 

Les archéologues ont-ils localisé Hochelaga? Daniel Chevrier, qui a orchestré les fouilles de l’Oratoire à titre de président-fondateur d’Archéotec, refuse de voir dans les trois sépultures un indice qui pourrait alimenter cette thèse. « Il y a plusieurs hypothèses quant à l'emplacement du village décrit par Jacques Cartier. Jusqu'à maintenant aucune n'est concluante. Les éléments mis au jour pendant les interventions archéologiques sur le terrain de l'Oratoire ne permettent pas d'émettre l'hypothèse d'une occupation domestique, encore moins d'un village », affirme-t-il. 

Découverte fortuite

La découverte fortuite d’un premier ossement par un travailleur de la construction, en 2019, a entraîné la suspension des travaux de rénovation de l’Oratoire, estimés à 110 millions de dollars. Le ministère de la Culture et des Communications du Québec est intervenu pour permettre aux archéologues d’étudier le site.  

Pour Daniel Chevrier, fondateur d’Archéotec, le travail s’est fait selon les règles de l’art. « D'autres sépultures ont été mises au jour tout autour du mont Royal principalement à la fin du dix-neuvième siècle lors de travaux de voirie. Peu d'informations ont alors été recueillies », déplore-t-il.  

Pour éviter les allégations d’appropriation culturelle, les Mohawks de Kahnawake ont été avisés de la découverte. Ils ont délégué un observateur sur place qui a assisté à toutes les étapes de la fouille. C’est à cette communauté autochtone qu’on a remis les restes humains au cours d’une cérémonie en septembre dernier. « Notre objectif était de veiller à ce que les restes de nos ancêtres et leurs esprits soient traités avec respect et selon nos coutumes », commente Ross Montour, un des chefs élus (Ratsénhaienhs) du conseil de bande.  

« Dès que nous avons été informés de la découverte, à l'automne 2019, nous avons eu un dialogue et des discussions respectueux avec des représentants de l'Oratoire et du ministère de la Culture et des Communications du Québec. Ces entretiens ont abordé nos préoccupations concernant le traitement approprié des restes ancestraux ainsi que nos préoccupations concernant l'ensemble du site où les travaux étaient effectués », commente Ross Montour.  

Y aura-t-il d’autres fouilles? « Pas pour l’instant. Nous reprenons les travaux d’excavation », dit Céline Barbeau, responsable des communications à l’Oratoire. Mais tout pourrait arrêter si d’autres traces du passé faisaient surface. Pour les experts, il y a de fortes chances que d’autres sépultures anciennes reposent dans les environs.