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Les ricaneuses de Radio-Canada

Marie-Louise Arsenault
Photo courtoisie Marie-Louise Arsenault

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À la radio de Radio-Canada, le rire cache très souvent la vacuité des propos. 

Une nouvelle génération d’animatrices a remplacé les Christiane Charrette, Marie-France Bazzo, Marie-Claude Lavallée, Catherine Perrin et compagnie. Ces ex-animatrices, plutôt pausées et calmes, ne nous mitraillaient jamais de mots, comme si le moindre silence était insoutenable. 

La relève est désormais assurée par d’authentiques moulins à paroles comme Marie-Louise Arsenault, Annie Desrochers, Rébecca Makonnen et d’autres encore, qui sont devenues les coqueluches du réseau public. Ces femmes, qui brillent par leur intelligence, font grand étalage de leurs connaissances et déclinent tous les mots et toutes les expressions qui sont dans l’air du temps. Même qu’elles en inventent ! Dans leur cas, ce n’est pas le rire qui prime, mais un verbiage de haut vol ayant tendance à perdre l’auditeur. Ou à le faire sentir tout petit.  

Avec elles, l’écoute n’est plus à la mode. Elles bombardent leurs pauvres invités de questions, finissent leurs phrases et leur coupent la parole. Elles leur brandissent leur savoir à la face et formulent en forme de réponses des questions auxquelles elles brûleraient de répondre elles-mêmes.

UNE LOGORRHÉE CONTEMPORAINE

La vedette n’est plus l’invité, c’est l’animatrice. Stéphan Bureau tombe de plus en plus souvent dans le même panneau. Il faut bien l’avouer, les animatrices n’ont pas le monopole de cette logorrhée contemporaine, comme en fait preuve Jean-Philippe Wauthier à Bonsoir, bonsoir ! son « talk show » de fin de soirée.

À ces égéries radio-canadiennes dont je viens de parler s’ajoute depuis quelques années, en particulier durant la saison estivale, une ribambelle de chroniqueuses et de commentatrices vertes et agitées. Certaines sont au micro pour dévoiler leurs états d’âme ou pour raconter les moments de leur vie privée qu’elles jugent palpitants. D’autres détaillent par le menu les virées qu’elles font dans les boutiques, les galeries d’art ou quelque endroit insolite et snob. 

D’autres enfin ergotent sur les films et les séries qui viennent de sortir, sur les « shows » (le mot « spectacle » n’existe plus) auxquels elles assistent ou nous font découvrir de nouvelles « tounes » (le mot « chanson » a été rayé aussi). Quelques diplômées en histoire ou en archéologie de l’UQAM chroniquent de docte façon à partir des découvertes qu’elles font dans Wikipédia.

LE RIRE DES FEMMES

Toutes ont en commun de pouffer de rire à la moindre occasion. Que ce soit drôle ou non. Il s’agit de mettre de l’ambiance, de montrer qu’on s’amuse en studio. Les auditeurs, qui ont peine à suivre, se demandent de quoi on rit. C’est que la radio contemporaine pas plus que la télévision ne supportent le silence. Le bavardage sur fond de rire est la règle.

« Le rire des femmes, a écrit Sabine Melchior-Bonnet, est un pouvoir de subversion, c’est une manière de contester la parole masculine ». 

Madame Bonnet, qui se présente comme une spécialiste de l’histoire des sensibilités, vient de publier Le rire des femmes, un livre qui raconte qu’il a fallu des siècles pour que les femmes puissent rire ouvertement et sans complexes. 

Dans son ouvrage, l’historienne remonte jusqu’en 1318, alors qu’un modèle du savoir-vivre décrétait que « la jeune fille doit apprendre à ne rien livrer d’elle-même... à garder les yeux baissés et à proscrire le rire, à moins que celui-ci soit totalement silencieux ». 

Ces animatrices et ces chroniqueuses, qui rient à propos de tout et de rien, font la preuve, sans forcément en être conscientes, que les femmes ont gagné la guerre des ondes. À Radio-Canada du moins.