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Les féminicides ont fait 35 orphelins

Depuis le début de l’année, 14 femmes ont été tuées au Québec, laissant derrière elles leurs enfants

Rebekah Love Harry
Photo courtoisie Rebekah Love Harry est la 8e victime d’un féminicide depuis le début de l’année. Sur cette photo, on la voit envoyer un bec soufflé à son fils, Cordai Marc, 9 ans.

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Hantées par le meurtre de leur mère, 35 personnes sont devenues orphelines au cours de la vague de féminicides qui secoue la province depuis le début de l’année. 

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« On parle des femmes, mais on oublie souvent leurs enfants. Pourtant, plusieurs d’entre eux ont probablement déjà vu ou entendu [des gestes ou propos violents]. On rajoute à cela le deuil de leur mère tuée », s’alarme Sabrina Lemeltier, présidente d’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape.

Parmi les 14 femmes tuées dans un contexte de violence conjugale depuis janvier, 12 d’entre elles étaient mères. 

Elles laissent derrière elles une trentaine d’orphelins de mère, dont plusieurs ont atteint l’âge adulte. 

Chacun des 35 enfants vit le drame à sa façon, dans des circonstances différentes.

La famille de Rebekah Love Harry, la 8e victime d’un féminicide, a accepté de raconter au Journal les conséquences du meurtre de celle-ci sur son fils Cordai Marc. 

« C’est nécessaire de mettre la lumière sur tous les impacts avec lesquels on doit maintenant vivre et l’effet boule de neige sur la vie d’un enfant », dit la sœur de Mme Harry, Sarah-Lisa Harry.

Graves conséquences

Chose certaine, les experts affirment que le meurtre d’une mère est un événement traumatisant qui peut mener à des conséquences psychologiques importantes. 

Qui plus est, certains ont perdu leurs deux parents le même jour, soit parce que leur père s’est enlevé la vie ou parce qu’il fait face à la justice pour meurtre. 

Dans le pire des cas, des enfants étaient présents lors du meurtre, comme ce fut le cas de quelques féminicides l’an dernier.  

Mais même sans être présents lors du crime, des enfants peuvent sans doute avoir été exposés à des violences conjugales par le passé, puisque le féminicide en est la culmination ultime, explique le psychologue Normand Aubertin.

La répétition

« Être témoin de gestes violents à répétition pendant des mois, voire des années, a beaucoup plus de conséquences sur le développement de l’enfant qu’un seul événement, aussi gros soit-il », dit-il. 

Les plus jeunes peuvent développer des troubles de confiance, de l’attachement, de l’hypervigilance ou des symptômes de stress post-traumatique, ajoute-t-il.

Ils peuvent aussi ressentir une vive culpabilité, convaincus à tort qu’ils n’ont pas réussi à protéger leur mère, affirme Sabrina Lemeltier. 

Dans les premières heures suivant le crime, les policiers travaillent de concert avec la DPJ et des intervenants des Centres d’aide aux victimes d’actes criminels afin de sécuriser et de relocaliser les enfants.

« Mais tôt ou tard, la question de l’autorité parentale va se poser », rappelle Dominique Goubau, professeur en droit de l’enfance et de la famille à l’Université Laval. Ce qui peut aller jusqu’à des batailles juridiques.

Problème aussi financier

Concernant l’héritage, si l’assassin était le conjoint et qu’il était désigné comme bénéficiaire principal, il est possible de le faire annuler. La succession de la mère pourrait ainsi retourner aux enfants.

Il est primordial que leurs proches fassent valoir les droits des enfants mineurs, ajoute Justine Fortin, avocate chez Juripop.

Il faut aussi savoir que depuis la réforme de la loi, les enfants ayant perdu leur mère en raison d’un féminicide sont admissibles au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels.  

Des enfants privés de leur mère  

Elisapee Angma  

  • 44 ans  
  • 4 enfants     

Marly Edouard  

  • 32 ans  
  • n’avait pas d’enfant    

Nancy Roy  

  • 44 ans  
  • 2 enfants    

Myriam Dallaire  

  • 28 ans  
  • 1 enfant    

Sylvie Bisson  

  • 60 ans  
  • 2 enfants     

Carolyne Labonté  

  • 40 ans  
  • 3 enfants      

Nadège Jolicoeur  

  • 40 ans  
  • 5 enfants     

Rebekah Harry  

  • 29 ans  
  • 1 enfant      

Kataluk Paningayak-Naluiyuk  

  • 43 ans  
  • 6 enfants      

Dyann Serafica-Donaire  

  • 38 ans   
  • 4 enfants      

Zoleikha Bakhtiar  

  • 36 ans   
  • 2 enfants     

Lisette Corbeil

56 ans

n’avait pas d’enfant

Nathalie Piché  

  • 55 ans  
  • 3 enfants    

Rajinder Prabhneed Kaur  

  • 32 ans  
  • 2 enfants      

À 9 ans, sa vie est bouleversée à tout jamais   

  • Erika Aubin, Le Journal de Montréal   

Après le décès d’une jeune mère de famille sous les coups de son conjoint, ses proches se sont serré les coudes afin d’assurer le bien-être de son garçon de 9 ans.

« Il est entouré par tellement d’amour. On était déjà une famille unie et s’occuper de Cordai Marc est devenu notre priorité, avant même que l’on fasse notre deuil », raconte Teddy Frenette.

Sa sœur Rebekah Love Harry, 29 ans, est décédée il y a quatre mois des suites de ses blessures après avoir été rouée de coups. Son conjoint de l’époque, Brandon McIntyre, 32 ans, est accusé de ce meurtre.

Le petit Cordai Marc doit apprendre à vivre sans sa mère, qui « était sa meilleure amie », selon ses proches. 

Inséparables

« Ils étaient inséparables. Ils avaient même une chaîne [sur le réseau social] Tiktok sur laquelle Rebekah publiait des recettes. C’est Cordai qui filmait et faisait le montage vidéo », raconte la sœur de la victime, Sarah-Lisa Harry. 

Après le meurtre, Cordai Marc a choisi lui-même d’aller vivre avec sa tante Ruth, près de Toronto. Il se rapproche ainsi de son père, qui n’est pas l’accusé. Celui-ci part souvent travailler dans le nord​. En septembre prochain, le petit garçon fera son entrée dans sa nouvelle école. 

Sarah-Lisa Harry explique que son neveu « va bien dans les circonstances », mais qu’il fait de l’insomnie en plus de vivre certaines journées plus difficiles. 

« Il nous verbalise qu’il s’ennuie du visage de sa mère, de son sourire et même de toucher sa peau », dit-elle.

« Cordai adore tout ce qui a rapport à l’espace, donc on a acheté une étoile qu’on a nommée en l’honneur de Rebekah. Souvent, il regarde les étoiles et parle à sa mère », ajoute Teddy Frenette. 

Et pour l’aider à mieux dormir, sa famille lui a fait fabriquer une couverture avec des photos de lui et de sa défunte mère. 

De l’aide psychologique

La famille n’a pas attendu l’acceptation au programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels, arrivée la semaine dernière, avant de trouver de l’aide psychologique pour le jeune.

« Le besoin de consulter est maintenant, sinon toutes sortes d’émotions vont rester avec lui pour le restant de sa vie », estime Teddy Frenette. 

Lui et sa sœur Sarah-Lisa Harry avaient à cœur de mettre en lumière les conséquences avec lesquelles doivent vivre les enfants devenus orphelins de mère en raison des féminicides.

« Pour les enfants, leurs parents sont toute leur vie, ce qui a de plus important. La vie de Cordai et de tous les autres qui ont perdu leur mère est changée à tout jamais », insiste M. Frenette. 

Selon eux, la priorité doit être de sensibiliser et de travailler en amont afin de prévenir les situations de violence conjugale.