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De Jeanne Sauvé à Mary Simon

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Trente-sept ans séparent Mary Simon, première Autochtone à devenir gouverneure générale, de Jeanne Sauvé, première femme à occuper le poste. 

Durant cette brève période, le Canada a beaucoup changé. 

Nommée par Pierre-Elliott Trudeau alors que le « French power » était à la barre à Ottawa, Jeanne Sauvé parlait couramment français et anglais. Nommée par Trudeau fils, Mary Simon parle couramment anglais et inuktituk. Jeanne fut installée avec faste dans un Sénat bondé de parlementaires, de juges et d’invités en grande tenue. Il n’y avait que 44 invités dans la salle temporaire du Sénat pour l’installation de Mary Simon.

Ami très proche de Jeanne Sauvé, j’étais à Ottawa le 14 mai 1984. La journée fut fastueuse et la soirée à Rideau Hall, encore plus. Dans une robe éclatante des couturiers montréalais Serge et Réal, Jeanne, ses beaux cheveux blancs coiffés haut, allait, débonnaire, d’un invité à l’autre, serrant des mains, dispensant sourires et baisers aux amis les plus intimes.

UNE CÉRÉMONIE PRESQUE MONACALE

J’étais devant l’écran de Radio-Canada, hier, pour regarder une cérémonie d’une sobriété presque monacale, où brûlait comme un cierge pascal un qullik, la lampe des peuples de l’Arctique. Ses cheveux plus sel que poivre coupés au carré, Mary Simon, timide et réservée dans une robe noire brodée de quelques motifs qui devaient être inuits, a suivi toute la cérémonie de ses petits yeux vifs. Son regard allait d’un invité à l’autre, ne s’attardant sur personne en particulier. 

Dans son discours d’intronisation, Mary Simon a dit toutes les choses qu’il fallait. Certaines, très brèves, dans un français studieux dont elle s’amusa de sa prononciation cahoteuse. Contrairement à tous les gouverneurs généraux l’ayant précédée, son inuktituk était impeccable ! Son anglais aussi. C’est dans cette langue « coloniale » que Mary Simon a prévenu Justin Trudeau que son nom d’origine, « Ningiukudluk », signifie « Bossy Old Lady », c’est-à-dire en français québécois : « la petite vieille bosseuse » !

Pendant que se déroulait la cérémonie, je n’ai pu m’empêcher de penser à quel point le Canada a changé depuis Jeanne Sauvé. Lors de son assermentation, il ne serait venu à personne, par exemple, l’idée de mentionner solennellement qu’Ottawa est en territoire algonquin. À l’époque, il y avait encore des écoles résidentielles. Les Autochtones n’avaient pas le droit de vote au fédéral et Trudeau père jonglait avec l’idée d’abolir les réserves afin que leurs habitants finissent par se fondre dans la majorité blanche.

DES TOMBES QUI PARLENT FORT 

Les tombes de centaines d’enfants ayant été forcés de fréquenter les pensionnats autochtones étaient silencieuses depuis toujours. Aujourd’hui, elles clament haut et fort à travers le monde que le « plusse beau pays du monde » a bien des squelettes dans son placard. C’est le cas de le dire. 

En 1984, le pape Jean-Paul II, en visite à Montréal, se prononça en faveur de l’unité canadienne mais il ne dit rien des Autochtones dont personne ne parlait. Aujourd’hui, des millions de voix s’élèvent pour que le pape François s’excuse au nom de l’Église catholique pour les sévices qu’ont subis les enfants dans les pensionnats autochtones. 

Aucun gouverneur général jusqu’ici, homme ou femme, n’a été responsable des profonds changements qui ont marqué le pays depuis Jeanne Sauvé. Quelques-unes des femmes qui ont occupé le poste de gouverneur général ont même constitué des distractions dont le pays aurait pu se passer. Se pourrait-il que sous le « règne » de Mary Simon, « The Bossy Little Old Lady », il en soit autrement ? Ce serait une belle surprise.