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Victime d’un oncle violeur: des parents condamnés à indemniser leur fille

Une femme recevra 800 000 $ en dédommagement, car ses parents ne l’ont pas protégée d’un oncle violeur

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Pour la première fois au Québec, des parents devront indemniser leur fille pour ne pas l’avoir protégée d’un oncle violeur, a tranché un juge qui lui accorde plus de 800 000 $ en dommages.

« Il y a un agresseur. Mais il y a aussi des complices à l’agresseur. Complices par leur insouciance, leur non-action. C’est ma mère qui m’a envoyée dormir avec lui pour la première fois », a laissé tomber Nancy Bibeau, qui parlait publiquement pour la première fois hier.

Le procès civil opposant Nancy Bibeau à ses parents et son oncle s’est tenu au palais de justice de Longueuil en janvier dernier. Le jugement a été rendu il y a deux semaines.
Photo Pierre-Paul Poulin
Le procès civil opposant Nancy Bibeau à ses parents et son oncle s’est tenu au palais de justice de Longueuil en janvier dernier. Le jugement a été rendu il y a deux semaines.

La femme de 50 ans vient de gagner un important litige civil contre son oncle, Gaston Auger, pour des agressions subies de 1980 à 1987, mais aussi contre ses parents, Gemma Auger et Raymond Bibeau, qui n’ont rien fait pour la protéger à l’époque.

Elle n’avait que 9 ans lorsque les gestes sexuels ont débuté. Son oncle en avait 16. 

Si pendant toutes ces années il a pu abuser en secret de sa nièce ainsi, c’est que lorsqu’elle était en visite chez ses grands-parents, Nancy Bibeau devait dormir dans le même lit que lui.

Après la première agression, elle a demandé à dormir sur le divan, mais sa mère a refusé, « pour ne pas salir les draps à grand-maman », sans poser de questions.   

  • Écoutez la chronique juridique avec Nada Boumeftah, avocate en droit criminel et protection de la jeunesse sur QUB radio :

Dormir avec un violeur

« Un adulte raisonnable placé dans les mêmes circonstances aurait su que contraindre à partager le lit de Gaston l’exposait au risque que ces abus se produisent », a écrit le juge Bernard Jolin de la Cour supérieure, dans un récent jugement. 

Ce dernier a condamné solidairement l’oncle et les parents de Nancy Bibeau à lui payer 806 306 $ en dédommagement, notamment pour perte de salaire dans le passé et le futur.

En cour, les parents de Mme Bibeau ont dit ignorer les agressions. Ils ont plaidé être des parents « responsables » et ont réfuté avoir agi avec négligence.

Mais même lorsque Gaston Auger a été condamné pour le viol collectif d’une adolescente de 14 ans en 1983, les parents de Nancy Bibeau n’ont pas cru bon protéger leur fille de l’agresseur.

« Si jusqu’alors, Gemma et Raymond peuvent douter des risques liés au fait que Nancy partage le lit de Gaston, désormais le doute n’est plus possible. Que font-ils alors ? Rien », a déploré le juge Jolin, précisant que le viol a eu lieu dans le même lit où Nancy Bibeau a été agressée à de multiples reprises.

Plus encore, la mère a avoué au procès ne pas avoir pris de mesures particulières pour protéger sa fille d’un violeur, pour être certaine de « se mêler de ses affaires ». Soulever des questions sur cet événement aurait été du « voyeurisme ».

Une première

Si le juge a aussi obligé les parents à dédommager leur fille pour les abus sexuels subis par l’oncle, c’est que Gemma Auger et Raymond Bibeau ont « clairement abdiqué » le rôle de protecteur que doit jouer tout parent.

« De toute évidence, les abus commis par Gaston sont d’une extrême gravité. Mais jamais il n’aurait pu les commettre sans le laxisme [des parents] », a tranché le juge Jolin, en partageant la responsabilité entre l’oncle et les parents à 60 % et 40 %.

Michel C. Chabot.
Avocat civiliste
Photo courtoisie
Michel C. Chabot. Avocat civiliste

Ce dédommagement de plus de 800 000 $ est certainement une première en ce qui concerne le refus de parents d’accomplir leur devoir, s’est réjoui Me Michel C. Chabot, un des avocats de Mme Bibeau.

Établir des règles

« Elle ne gagne pas que de l’argent, elle gagne le fait d’établir à la cour des règles quant à la protection des parents envers leurs enfants. Cela va servir à bien du monde », a-t-il insisté.

D’ailleurs, la femme a intenté cette poursuite pour donner du courage à d’autres victimes. Mais aussi pour « punir » son père et sa mère.

Elle avait d’abord tenté de se faire rembourser ses frais de thérapie par ses parents. Elle a essuyé deux refus. En cour, sa mère a justifié : « Si j’avais fait quelque chose, je serais encore en train de payer et j’aurais pas mon condo en Floride ».       

  • Les parents de Nancy Bibeau n’ont pas voulu commenter le jugement. Le Journal n’a pas été en mesure de joindre Gaston Auger hier.   

Ce qu'ils ont dit        

« Interrogée [...] à savoir si elle avait des regrets à l’égard de Nancy, [sa mère] répond de manière stupéfiante : “Je ne sais pas ce que j’aurais pu faire différemment.” »

« Si comme ils le prétendent aujourd’hui ce n’est que des années plus tard qu’ils apprennent [les abus], c’est en raison de leur négligence grossière et de leur aveuglement volontaire [...]. »

– Le juge de la Cour supérieure Bernard Jolin

« Ils ont fait pire que fermer les yeux. Ils refusaient leur obligation de renseignement à l’égard de leur fille, de prévenir pour elle. »

– Michel C. Chabot, avocat civiliste de Mme Bibeau

« On dit dans ce jugement : “c’est laid ce que tu as vécu, c’est horrible, mais c’est la vérité”. J’arrête d’avoir honte. »

« J’espère qu’au moins une victime lira ce jugement et se dira : “Peut-être que moi aussi je suis capable !” »

– Nancy Bibeau

Si vous êtes victime de violence conjugale, contactez SOS Violence conjugale au 1 800 363-9010 / consultez le https://sosviolenceconjugale.ca/fr

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