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De bien drôles de patriotes

De bien drôles de patriotes
AFP

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La révolution américaine et l’indépendance des États-Unis ont donné naissance à un certain nombre de mythes qu’on s’est employé à récupérer à des fins politiques depuis. On se plaît à citer les textes ou les pères fondateurs sans égard au contexte de l’époque. 

J’ai toujours pensé que nos voisins pouvaient s’enorgueillir bien légitimement de ce qu’ont réalisé leurs ancêtres. L’indépendance américaine fut la première à appliquer concrètement la philosophie des lumières et les règles établies dès le départ ont inspiré d’autres révolutionnaires, tout en permettant le développement rapide de la jeune nation.

Si l’exploit n’est pas banal, le développement d’un patriotisme exacerbé a tendance à nous faire oublier les imperfections des fondateurs et les nuances entourant les débats autour de la rédaction de la déclaration, de la Constitution et de la mise en place du système politique. Entre la complexité et le mythe, c’est à ce dernier que l'on s’attache le plus souvent.

Je suis toujours fasciné lorsque j’observe le développement de groupuscules ou de mouvements qui se revendiquent de l’héritage des premiers patriotes. Pourquoi? D’abord parce que ces mouvements sont populaires et que les fondateurs du pays étaient des représentants de l’élite, aussi bien économique qu’intellectuelle, coloniale du Nord et du Sud. Ils avaient bien peu de choses en commun avec ceux qui prétendent aujourd’hui être leurs héritiers.

Ma fascination repose aussi sur le peu de connaissances historiques des membres de ces mouvements ou sur leur mémoire sélective. Plus près de nous dans le temps, le Tea Party et le trumpisme constituent de beaux exemples de récupération simpliste de concepts et de pensées élaborés et nuancés. Je me demande d’ailleurs parfois ce que penseraient les Thomas Jefferson et Benjamin Franklin des Sarah Palin et Donald Trump. 

Je ne crois pas prendre un grand risque ou dénaturer l’histoire des États-Unis si j’affirme que la perspective de voir des individus si ignorants, moralement indignes et peu qualifiés aussi proches du pouvoir les faisait frémir. Bien qu’inspirés par les lumières et soucieux de la représentation, les fondateurs craignaient également la démocratie.

Pourquoi rédiger aujourd’hui un billet de blogue autour de ces enjeux? Parce que, parmi les assaillants du Capitole le 6 janvier dernier, on retrouve un grand nombre de participants qui répondaient positivement aux appels de Donald Trump et qui, ce faisant, se considéraient comme des patriotes.

Comme c’est le cas chaque fois qu’une horde désinformée s’en prend aux autorités, des citations des pères fondateurs ont été récupérées de manière incomplète ou totalement sorties de leur contexte. Vous connaissez peut-être celle-ci: «The tree of liberty must be refreshed from time to time with the blood of patriots & tyrants.» Selon le principal rédacteur de la déclaration d’indépendance, l’arbre de la liberté devait de temps à autre être arrosé du sang des patriotes et des tyrans.

Combien croyez-vous qu’il y ait d’assaillants du 6 janvier qui connaissent le document dont est extrait cette citation et, plus important encore, le sens qu’il faut lui reconnaître? Ces patriotes autoproclamés ont-ils oublié que Jefferson a contribué au développement d’une armée permanente, qu’il a procédé au plus important achat territorial (Louisiane) avant de le placer sous autorité fédérale, qu’il a été président ou qu’il a fondé l’Université de la Virginie? De l’œuvre de l’homme, on ne retient qu’un bref passage.

Jefferson peut bien être un géant de l’histoire américaine, mais il s’est parfois contredit tout en refusant d'envisager des solutions pour des problèmes qu’il dénonçait, comme celui de l’esclavage. S’il croyait qu’on doit être vigilant envers les institutions et que la violence est parfois incontournable, je l’imagine mal parmi la meute du 6 janvier. Thomas Jefferson a œuvré au développement et à l’amélioration des institutions.

Je me suis réjoui, hier, de la liberté que s’est autorisée une juge fédérale impliquée dans les procès des assaillants. Elle leur a servi une petite leçon d’histoire en les informant que leurs actions lors de l’assaut n’avaient rien de patriotique et qu’ils ne pouvaient revendiquer un statut de prisonniers politiques.

Si je me réjouis, je n’en suis pas moins inquiet. Je ne croyais pas qu’en 2021 l'on puisse devoir rappeler à des prévenus qu’on ne les juge pas pour leurs idéaux politiques, mais bien pour leurs actions. Vous êtes en désaccord avec la direction du pays, vous allez voter. Ce vote ne vaut cependant pas plus que celui d’un autre et vous devez respecter le résultat.

Pour terminer ce billet, je vous laisse une autre déclaration de la juge Amy Berman Jackson: «You called yourself and the others patriots, but that’s not patriotism. Patriotism is loyalty to country, loyalty to the Constitution, not loyalty to a single head of state. That’s the tyranny we rejected on July 4th of 1776.» Un patriote est loyal à son pays et à la Constitution, pas à un seul homme. Le 4 juillet 1776, c’est la tyrannie que nous avons rejetée.