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«Décoloniser» à coups de capsules

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L’enfer est pavé de bonnes intentions. Télé-Québec aussi, faut-il croire.

Animée des meilleures intentions du monde, Télé-Québec veut être aux premières lignes des éveilleurs de la mauvaise conscience des Québécois, endormis dans leurs préjugés, semble-t-il. Notre télévision publique québécoise vient donc de mettre en ligne, et mettra éventuellement en ondes, une série de 10 capsules documentaires intitulée Décoloniser l’histoire.

Le titre même de la série en surprendra plus d’un. Ne nous a-t-on pas enseigné depuis des temps immémoriaux que nous étions nous-mêmes des colonisés ? La Révolution tranquille n’a-t-elle pas marqué le début de notre émancipation ? N’avons-nous pas fini par secouer le carcan de l’impérialisme anglo-saxon ? Le Québec inc. ne nous a-t-il pas assuré une certaine souveraineté financière ? Nos universités n’ont-elles pas réussi à nous débarrasser du complexe de porteur d’eau hérité de nos grands-pères ?

Animées par Maïtée Labrecque-Saganash, Vanessa Destiné et Youssef Shoufan et produites par Picbois, les dix capsules présentent l’histoire québécoise et canadienne du point de vue des personnes autochtones et « racisées ». Selon les auteurs, il s’agit « d’un premier pas pour prendre conscience des angles morts du passé... et construire une histoire collective qui inclut toutes les voix ».

DU TRAVAIL BIEN FAIT

Les capsules sont bien réalisées. La narration est intelligente. Elle est dite dans un français correct et, parfois, ce qui ne gâte rien, avec un sourire en coin. Les sujets vont des chiens de traîneau des Inuits, qu’on a abattus au milieu du siècle dernier, à la crise du taxi à Montréal, aux pensionnats indiens, à la construction du chemin de fer dans les Rocheuses, à la grève des médecins montréalais pour protester contre l’embauche d’un médecin juif à l’Hôpital Notre-Dame, etc.

Pour peu qu’on réfléchisse, les amalgames que font les auteurs ne sauraient être plus détestables. La plupart des événements que rappellent les capsules n’ont rien à voir avec le colonialisme. Il n’y a rien de commun, par exemple, entre la lutte des allumettières de la compagnie Eddy, les pensionnats indiens, l’émeute étudiante de Sir George-Williams et le sort scandaleux réservé aux ouvriers chinois du chemin de fer.

ÉPISODES DISCRIMINATOIRES OUBLIÉS

Je ne vois pas non plus comment on peut mettre sur le même pied le génocide culturel de ceux qu’on appelait « les Indiens » et le racisme qu’ont subi les chauffeurs de taxi haïtiens à Montréal dans les années 1980. Quel est le lien entre l’émeute de Sir George-Williams et la lutte des femmes autochtones pour une égalité dont les aurait privées, selon les auteurs, un modèle patriarcal imposé par le système colonial ?

C’est très réducteur d’amalgamer la cause des Premières Nations à des anecdotes racistes comme celle du Dr Rabinovitch ou celle du professeur de Sir George. Des épisodes racistes qui n’ont rien à voir non plus avec la lutte menée par les allumettières de Gatineau pour de meilleures conditions de travail.

On ne « décolonisera » pas l’histoire canadienne et québécoise à coup de capsules documentaires aussi disparates que celles-là, plus ou moins inscrites dans le contexte de l’époque. Au mieux, ces capsules rappelleront des épisodes racistes et discriminatoires qu’on avait oubliés.

Ces capsules ne peuvent à elles seules, même si on les multipliait, corriger les dérives, les inexactitudes et le parti pris d’une histoire écrite trop souvent d’un seul point de vue. Ce n’est pas non plus en la révisant d’un point de vue autochtone qu’on rendra justice à ceux qui l’ont vécue et subie, qu’ils soient blancs, autochtones ou « racisés ».