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Le «Bloc québécois» de l’Ouest

Un parti séparatiste des Prairies prend exemple sur le Québec pour tenter d’obtenir plus de pouvoir à Ottawa

Maverick Party
Photo Patrick Bellerose Candidat dans la circonscription de Foothills, dans le sud-ouest de l’Alberta, Josh Wylie (en mortaise) souhaite devenir un des premiers élus de la formation souverainiste de l’Ouest canadien.

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CALGARY, Alberta | Dans l’Ouest canadien, la grogne contre le système de péréquation favorable au Québec et le blocage des projets pétroliers ont donné naissance à un nouveau parti séparatiste. Le Maverick Party veut s’inspirer du Bloc québécois afin d’envoyer des députés porter ses revendications à Ottawa.

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Mercredi soir, la frustration était palpable dans la salle communautaire de Cayley, un petit village de 400 âmes situé au pied des Rocheuses dans les vastes plaines agricoles au sud de Calgary.

Un peu plus de 80 personnes y étaient entassées pour entendre le candidat local du Maverick Party.

Josh Wylie a pris la parole devant ses partisans du Maverick Party lors d’un rassemblement mercredi soir.
Photo Patrick Bellerose
Josh Wylie a pris la parole devant ses partisans du Maverick Party lors d’un rassemblement mercredi soir.

Josh Wylie en a contre le programme de péréquation qui, selon lui, finance les CPE du Québec avec l’argent des Albertains.

« Le Québec semble avoir beaucoup de poids à la Chambre des communes, parce qu’ils ont créé le Bloc québécois dans les années 1990, le modèle que Maverick utilise, et ça a été pas mal efficace pour eux. Il nous faut quelque chose comme ça, ici dans l’Ouest », a lancé le jeune père de famille qui œuvre dans le secteur de l’énergie.

Les citadins de Toronto et de Vancouver goûtent aussi à la colère du candidat.

« Ils vivent dans des condos, ils prennent Uber ou le métro. Les choses comme la taxe carbone [imposée par Justin Trudeau] n’affectent pas leur style de vie », a souligné M. Wylie.

« Personne ne représente notre façon de vivre » à Ottawa, a-t-il estimé.

Comme des enfants gâtés

Dans la salle, des ouvriers, des fermiers et de petits entrepreneurs acquiesçaient à l’unisson. L’Est du Canada draine les revenus de l’Ouest, tout en ayant l’audace de bloquer des projets comme Énergie Est, qui auraient permis d’acheminer le pétrole des sables bitumineux vers le Nouveau-Brunswick.

« L’Est a le dernier mot sur tout. Ils se promènent comme des petits enfants qui disent à maman et papa comment la maison devrait fonctionner et j’en ai plus qu’assez », a dénoncé le citoyen Cailan Campbell.

Pour sa part, Tom Donnelly a confié avoir récemment perdu son entreprise d’ingénierie dans le secteur pétrolier et gazier en raison du ralentissement de l’économie albertaine. « J’ai 62 ans. Mes chances d’être embauché ailleurs sont proches de zéro », a-t-il résumé.

Sans pouvoir identifier une décision en particulier, il blâme le fédéral pour avoir créé un contexte peu favorable aux investissements du secteur pétrolier.

Quand on lui a demandé pourquoi il appuyait le Maverick Party, Tom Donnelly a lancé un vieux slogan du Reform Party, qui rappelle que la rancœur de l’Ouest date déjà de plusieurs décennies. « The West wants in », a-t-il laissé tomber.

Déçus des conservateurs

En fait, c’est désormais « in or out », a expliqué le chef par intérim de la jeune formation politique, Jay Hill.

Lui-même élu à Ottawa sous la bannière du Reform Party en 1997, puis leader parlementaire sous Stephen Harper, il est désormais désillusionné des partis nationaux, les conservateurs au premier rang. 

Ceux-ci, a-t-il déploré, doivent faire des concessions pour éviter de déplaire à l’une ou l’autre des régions du pays. « Je n’ai jamais vu les conservateurs dire aux Québécois que la formule [de péréquation] doit changer pour refléter plus exactement les revenus des provinces », a souligné M. Hill.

Un point de vue partagé par son ex-collègue, Brian Fitzpatrick, ancien élu conservateur de la Saskatchewan sous Stephen Harper. « M. Harper avait des vues très arrêtées sur la péréquation. Une fois arrivé au pouvoir, il a semblé les avoir oubliées », a-t-il noté.

Une voix à Ottawa

Avec le déclenchement d’élections anticipées, les ambitions du Maverick Party cette année sont modestes.

Le 20 septembre prochain, la formation sécessionniste présentera 27 candidats, du Manitoba à la Colombie-Britannique.

Mais la colère de l’Ouest est bien réelle et son mouvement pourrait bientôt retrouver une voix à Ottawa.

Dans la petite salle communautaire de Cayley, Jay Hill a pris le micro pour le démontrer. « La Confédération ne fonctionne pas pour l’Ouest, elle n’a jamais fonctionné pour l’Ouest et ne fonctionnera jamais, à moins que nous forcions le changement », a-t-il lancé, sous les applaudissements de la foule.  

MAVERICK PARTY   

  • Créé l’an dernier sur les cendres du Wexit Canada.    
  • Tente une réforme importante de la constitution canadienne.    
  • Celle-ci inclurait le « droit » pour une province de transporter ses ressources naturelles à travers le pays.    
  • À défaut, souhaite la création d’un nouvel État formé des provinces à l’ouest de l’Ontario         

L’élection de Trudeau a ravivé le ressentiment  

CALGARY, Alberta | Le sentiment d’aliénation des provinces de l’Ouest n’est pas nouveau. Après une période de dormance durant les années fastes de l’économie albertaine, il est de retour et pourrait constituer un terreau fertile pour le Maverick Party.

« Durant les années 2000, les années Harper, il y a eu une accalmie. C’était presque disparu », observe le professeur de science politique au campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, Frédéric Boily.

Mais le ralentissement économique des dernières années dans la province et l’élection de Justin Trudeau ont ravivé le ressentiment envers l’Est.

« Il y avait une insécurité économique qui était profonde chez les Albertains, qui étaient touchés par la chute des prix du pétrole », explique le professeur.

S’ajoutent à cela les projets d’oléoducs bloqués de part et d’autre des frontières albertaines, empêchant les producteurs d’exporter leur pétrole.

« La taxe carbone [imposée par le gouvernement Trudeau] a aussi fait monter l’insatisfaction, notamment dans les régions rurales, où on est très dépendant du transport », poursuit M. Boily.

Cette grogne de l’Ouest s’est exprimée clairement lors des dernières élections fédérales, en 2019 : les libéraux ont complètement été balayés de l’Alberta et de la Saskatchewan.

Le dilemme d’O’Toole

Mais contrairement à son prédécesseur, Erin O’Toole mise sur une stratégie plus « centriste » pour attirer des votes des régions de l’Est canadien, ce qui déplaît à certains électeurs de droite.

Par exemple, le chef conservateur propose sa propre version de la taxe carbone, très impopulaire dans la province.

Difficile, toutefois, d’évaluer l’attrait réel qu’aura le Maverick Party auprès de la population, particulièrement avec la reprise économique qui s’amorce.

Et un autre défi se pose pour la jeune formation, estime Frédéric Boily. Contrairement au Bloc québécois, dont il s’inspire, le parti devra parfois faire le grand écart pour concilier les besoins des différentes provinces de l’Ouest qu’il souhaite représenter. 

Un cowboy de l’ouest inspiré par Yves-François Blanchet  

Maverick Party
Photo Patrick Bellerose

Tariq Elnaga, véritable cowboy amateur de rodéos, n’avait jamais songé à se lancer en politique avant d’entendre le leader bloquiste, Yves-François Blanchet, lors d’un débat des chefs en 2019.

« Il a dit : je ne formerai jamais le gouvernement, mais je vais travailler avec n’importe lequel d’entre vous qui vote pour les intérêts du Québec, a raconté le candidat du Maverick Party dans la circonscription de Banff-Airdrie. Je me suis dit : pourquoi on n’a pas ça, nous ? »